La petite princesse qui avait peur d’être trop jolie

Chers amis,

L’aînée des princesses n’a de cesse de me surprendre.

Alors que madame et moi nous affairions autour de la liste de Noël le week-end dernier,  nous sommes tombés sur une paire de barrettes d’un bleu qui rappelait les yeux gigantesques de la petite princesse aux pieds nus. Si l’on considère que chaque enfant de cette famille a un bleu correspondant à une saison (chargé de flocons pour le jeune prince ou orageux comme ceux de la princesse aux langes), on peut dire que ceux de la petite princesse aux pieds nus ressemblent à un ciel d’été. Et le bleu de ces petits noeuds, mes amis, était le sien. Ravie et sachant sa petite princesse coquette, madame les a aussitôt achetées et n’a pas attendu de se retrouver à la maison. Passée la caisse, elle les a brandi hors de son sac dans le vague espoir que ses enfants continueront encore longtemps de la prendre pour Oudini. Du haut de notre penderie, nous savons depuis belle lurette que c’est peine perdue mais je me garderai bien, mes amis, de lui faire comprendre que cette épuisante engeance juvénile prend pour un dû chaque petite attention maternelle.

Toujours est-il, chers lecteurs, que les petits noeuds étaient du plus bel effet sur la chevelure d’écureuil de la petite princesse et qu’elle faisait déjà des plans au bras de sa maman, décidant de ce qu’elle porterait avec, et de ce qu’elle porterait quand, quand son regard a soudain pris les teintes de l’horizon facétieux de Juliette Binet. Entre les flots intarissables de son imagination se sont dressés quelques rochers noirs et sa pensée s’est arrêtée nette sur un mot. Le mot "école". Il était hors de question que mademoiselle porte ses si jolis noeuds à l’école. Non, non, non et non, s’est-elle écriée en trépignant. Visiblement troublée, madame (que je prendrai personnellement pour Oudini quand elle parviendra à faire taire et sourire gracieusement sa descendance dans les magasins) a cherché à comprendre pourquoi sa petite fille si enthousiaste et si stylée préférait se cacher sous des rideaux de cheveux fins et les anciens pantalons de pirate de son grand frère à l’école plutôt que de porter ses robes de princesse et ses barrettes qu’elle affectionne tant. La jeune princesse, du haut de ses quatre ans, a détourné le regard et s’est mise à bouder, ce qui chez elle équivaut à planter son index entre ses lèvres en forme de coeur et gonfler ses joues d’écureuil jusqu’à disparition complète de sa grâce légendaire. Madame a pris son air de pull mal séché et a attendu que les joues dégonflent. A la porte d’un autre magasin, la petite princesse s’est finalement jetée sur nous en murmurant "quand elles sont jalouses, les autres filles ne jouent plus avec moi. Alors je veux pas être trop jolie."

Aujourd’hui, madame a appris que ces beaux costumes du Sénat  allaient pencher  leurs cols blancs sur l’hypersexualisation des petites filles dans les médias et la publicité. Entre les lolitas qui arborent fièrement le vernis à ongle de leurs minaudières génitrices le lundi matin et les petites pirates qui ont peur de montrer à l’école à quel point elles sont jolies, les classes de maternelle me semblent déjà être une désolante représentation de la vie de femme adulte. Personnellement, je m’en retourne à ma penderie où, croyez-moi, je ne ferai aucun effort pour cacher le fait que je suis toujours aussi beau*.

* Quoi qu’en disent mes ennemis…

Quelques centimètres d’insaisissabilité aux pieds

Depuis quelques jours, elle mange moins. Son rendez-vous avec l’homme solaire approche. Est-ce une coïncidence ? Elle semble distraite, tantôt affectueuse et tendre, tantôt lointaine et absorbée.

Elle a sorti du placard une dizaine de pièces, du bleu, des chemises, des vestes, quelques foulards. Curieusement, rien de très féminin. Pas de décolleté profond, de matières délicates, de teintes douces.

Dans la penderie, on s’interroge.

Qui aura l’infime honneur de revoir ce sombre personnage, rencontrer son cuir, retrouver son étincelante chemise ? Une chose est sûre : les jupes ne seront pas de la partie.

Je le sais, je le sens, mes amis, car madame ne cesse d’aller et venir devant la boutique Grenson depuis plusieurs jours.

 

Et savez vous à quoi je pense, chers amis ? A ces mots de Mademoiselle Fontanel dan L’envie :

Et les talons, pourquoi je ne portais pas de talons ? Une théorie de Carlos : que les talons étaient les indices décisifs de l’accessibilité des femmes, puisque, perchées, on ne peut pas partir en courant.

En Grenson, nulle doute qu’elle pourra s’enfuir de son rendez-vous avec classe. En aura-t-elle seulement besoin… et envie ?

Anne-Valérie Hash, printemps-été 2012. Chapitre 3

Alors qu’une douce amie, ce matin, dans son vieux peignoir buvait son thé en imaginant que le brouillard était un calque posé par-dessus les choses, j’imaginais ma prune laine se mélanger aux nuages gris dans des ébats moutonneux qu’il ne serait point décent de décrire en ces pages. Et de ma manche, sur la vitre, je dessinais notre future progéniture gambadant gaiement dans le ciel, moitié ouate, moitié mohair, rose grisé ou gris rosé selon qu’on la regarderait de bas ou de haut.

Les enfants de madame, eux, entrèrent au salon comme une seule et même bourrasque, abandonnant au passage grenouillères et pyjamas sans pieds pour se jeter, paumes ouvertes, sur leur dernier cadeau en date: un livre de dessin.

Et pas n’importe lequel: un livre de leur collection favorite, "dessiner avec… les grands artistes du Centre Pompidou".

Déjà, l’année dernière, ils n’avaient fait qu’une bouchée de Dubuffet, saisissant en quelques dessins ce que d’autres mettaient des années à étudier. Cette fois, n’ayant plus peur de rien, ne connaissant même pas la crainte que le génie peut inspirer à certains adultes, ils se sont précipités sur Kandinsky, Klee, Matisse et Picasso comme sur une panière de pains chauds.

Mark Twain ne disait-il pas "Ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait ?"

Et bien, ils l’ont fait.

Tandis que le jeune prince s’attaquait à main levée à la reproduction très libre d’une illustration de Kandinsky pour un conte de Remizov, la petite princesse aux pieds nus coloriait la plante à l’encre brune de Picasso avec un fin feutre fluo. "Pas fluo, répliqua-t-elle. Boréal. C’est du jaune boréal"

Et moi de me tourner à nouveau vers le ciel pour visualiser le fruit de mes ébats zébré de quelques rayons de soleil.

Pourquoi faisais-je référence à Anne-Valérie Hash dans le titre ? Parce que Picasso disait "Dans chaque enfant, il y a un artiste. Le problème est de savoir comment rester artiste en grandissant."

En regardant les princes garnements se saisir de feutres bleus et noirs pour revisiter Le lagon de Matisse, je n’ai pas eu de doute. Anne-Valérie a résolu le problème (même si son inspiration a elle était le Maroc).

Photos de vêtements: Dan Lecca