… Au centre de la pièce, la masse d’une immense armoire semble une apparition d’un autre monde – et capable à ce qu’il semble, d’engloutir le nôtre. Le dessin d’une cloche est sculpté dans l’épaisseur des énormes portes, et l’armoire elle-même est recouverte d’une profusion de motifs baroques. Il va de soi que tout ce que la boutique contient d’autres objets est entièrement éclipsé par un tel prodige; aussi peuvent-ils être représentés simplement par une toile de fond.
Quand Mishima a dressé la liste des personnages de Dojoji, il a cité Kiyoko la danseuse, l’antiquaire bien sûr, le gérant d’immeubles et les acheteurs. Mais l’armoire n’était que la part fantastique du décor. Or, mes amis, j’ai beau lire et relire Dojoji, l’armoire ne me semble rien tant qu’un personnage principal de cette histoire.
Et de la mienne, en un sens.
Car de l’armoire, belle, vaste et colorée d’un escarpin, je sors.
KIYOKO: …Quand nous nous promenions ensemble, le ciel bleu, les arbres du parc, les oiseaux – tout était heureux de nous accueillir. Le ciel bleu et le ciel étoilé de la nuit on aurait dit qu’ils nous appartenaient. Et pourtant, il a préféré l’intérieur d’une armoire.
L’ANTIQUAIRE: L’armoire est tellement énorme. Peut-être y a-t-il à l’intérieur un ciel étoilé, et une lune qui se lève dans un coin et se couche dans un autre.
KIYOKO: Oui, il dormait dans l’armoire, s’y réveillait, et parfois y prenait ses repas. Dans cette étrange pièce sans fenêtre, dans cette pièce où jamais ne soufflait le vent, où jamais ne murmuraient les arbres, une pièce comme un cercueil, comme une tombe où il était enterré vivant. Pièce de plaisir et de mort, où l’enveloppait constamment le parfum dont se servait la femme, et l’odeur de son propre corps… Il avait une odeur de jasmin.
J’en sors comme d’autres sortiraient brutalement d’un dîner qui s’éternise. Le plaisir de me retrouver se mêlant à ma crainte de froisser l’armoire et toutes les étoffes qu’elle a bousculé pour me faire une place la première fois que je me suis remis en question.
Dans Dojoji, l’antiquaire fort inspiré compare les armoires, selon qu’elles sont industrielles ou rares, à des animaux domestiques ou sauvages. Celle de l’escarpin n’a pas rugi quand je suis sorti. A peine sa crinière a-t-elle frémi.
Je crois qu’elle me comprend, au fond.
Me voici donc pour l’instant, tel Kiyoko renaissant à l’automne, avec quelques planches et une page blanche pour repartir dans de nouvelles aventures. Le vieil Alfred, le cuir de madame, m’a rappelé hier qu’il avait été gagné après la guerre par un menuisier. Je compte donc sur son aide pour reconstruire une belle armoire en ce lieu.
Qu’importe qu’elle reste sauvage ou que je la domestique du moment que je m’y sens libre d’écrire à ma guise.
Pour un peu, mes amis, je rugirais presque de retrouver ma liberté.
