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Articles Tagués ‘Des amours de lambswool’

Mia Wasikowska in Jane Eyre
Photo by Laurie Sparham – © 2011 Focus Features

Cher journal, chers lecteurs, chers amis,

Je me sens bien seul auourd’hui. Mon vieil ami Alfred, la plus belle est ancienne veste de ce placard (pensez donc qu’il est né entre deux guerres !) est parti hier soir à la Clinique du Cuir faire son check-up. Anna est tombée dans la bibliothèque entre un dictionnaire démembré et Le clan de l’ours des cavernes. Je ne sais si vous voyez le tableau, si vous vous souvenez avec quelle délicatesse la pauvre Aya a découvert la sexualité au sein de son clan d’adoption mais ma chère Karénine en est toute retournée. De là à ce qu’elle m’empêche de me glisser à nouveau entre ses pages…

Je n’ai toujours pas pu entrer en contact avec la nouvelle robe de mademoiselle. Pas une seule fois depuis son arrivée, elle n’a approché le panier. Je la soupçonne de pouvoir très bientôt tenir debout toute seule. Et quelle odeur doit-elle avoir depuis le temps !

Vous ai-je déjà dit qu’un vêtement trop longtemps porté sans être lavé risque de se retrouver habillé de l’âme de son maître ? Non pas que je cherche à vous effrayer, bien sûr. Quelque chose me dit qu’en vos penderies les lessives se font plus fréquentes que par chez nous.

Je me souviens de lointains ébats, à une époque où mademoiselle nourrissait son âme (et son corps, par la même) de passions éphémères. Un monsieur tout d’Habit Rouge vêtu avait laissé sur son sofa le pull de leurs premiers ébats. Mademoiselle l’avait longtemps gardé et porté sans le laver de peur de perdre à jamais le parfum fugace de leurs ébats vanillés sur fond d’ambre et de cuir. Le pauvre pull, abandonné par un Jay Gatsby des temps modernes, n’avait plus que sa laine d’agneau pour pleurer. Entre ses larmes légèrement iodées sur sa laine dense et mouillée, le parfum du soleil italien en hiver, les odeurs de peau et de savon de l’homme qui s’était précautionneusement préparé pour plaire avant de trahir son excitation par quelques perles de transpiration, les relents de deux épidermes qui se frottent, un reste de tabac par-dessus l’ambre, le cuir et bientôt les propres odeurs de mademoiselle qui le portait sans vergogne, le pauvre était devenu fou. On le voyait errer dans l’appartement sans trop savoir à qui il appartenait ni même quelle langue était la sienne. Un jour, il se sentait homme, un autre femme. Sa laine d’agneau était toute retournée de cette perte d’identité.

Ne le connaissant pas avant, je ne peux vous dire quel pull il était dans son quotidien avant ce terrible abandon par son maître et l’obsession de ma maîtresse. Toujours est-il qu’il a longtemps été habité par leurs deux âmes qui, sans s’en rendre compte peut-être, s’étaient abandonnées ce qui ne devait être qu’un instant entre ses mailles.

Heureusement que les obsessions de madame sont aussi éphémères que les tatouages dans les boîtes de fromage fondu. Dès qu’elle en a aimé un autre, le pull italien en laine d’agneau a été lavé puis remplacé à même sa peau par le lambswool gris de notre ancien Lord. Le pull est redevenu lui-même, déstabilisé et honteux de cette perte d’identité.

La lessive, voyez-vous, n’enlève pas tant les taches que les éclats d’âme incrustés entre nos mailles. Les éclats de vos âmes, j’entends. Nous portons déjà les nôtres à fleur de laine. Imaginez ce que nous subissons quand vous nous faîtes porter les vôtres.

Mais je m’égare à nouveau, mes amis, tant je suis bien en votre compagnie. Il me tarde de croiser cette petite robe dans la machine à laver pour lui dire deux mots sur ses indiscrétions.

En attendant, puisqu’il est question d’âme et qu’Anna me semble perdre la sienne aux portes de la préhistoire, je m’en vais à la rencontre de Jane. Jane Eyre que Folio republie dans ses Folio Classique aux côtés des Vagues de Virginia Woolf ce printemps. Dominique Barbéris explique dans sa préface que la raison du succès de Jane est que c’est une âme parlant à l’âme. Il nous rappelle que Thackeray écrivait à la mort de Charlotte Brontë "Lequel de ses lecteurs n’a pas été son ami ?"

Je m’en vais donc de cette maille vérifier que notre amitié a tenu depuis ma première lecture de l’oeuvre il y a…. Oh, si longtemps qu’il n’est pas nécessaire d’en faire état.

Bien belle fin d’après-midi à vous, mes chers amis.

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