Soleil noir

Elle l’a revu. Il lui a dit bonjour. Elle a opiné du chef.

Son cuir me fait frissonner. Il est souple, trop souple, souple comme une peau de serpent. Que cherche-t-il en dardant ma maîtresse de son regard noir ? Renouer avec ses amours nomades ? Croit-il au recommencement des heures perdues ? Ne la voit-il pas gorgée de maternité ?

Qu’utiliser pour se protéger des rayons du soleil ? Des enfants comme écran total ? Ma maîtresse, sans s’en rendre compte a serré les doigts potelés de la petite princesse aux pieds nus et posé sa main sur le seul autre soleil qui ne l’a jamais brûlée: la chevelure blonde de son fils.

Malgré cet écran et la capote haute de la poussette qui lui protégeait le coeur, un rayon de l’homme l’a touchée à la commissure d’une lèvre. Je l’ai vue dans le reflet d’une vitrine frémir du coin de la lèvre supérieure comme le font les feuilles d’automne quand le vent, après les avoir mises à terre, revient les narguer en leur susurrant quelques promesses qu’il ne tiendra jamais.

Ma maîtresse allait-elle se mettre à trembler sous son feuillage ?

Heureusement, les soudains cris de vélociraptor que pousse depuis peu la minuscule princesse au nez crotté ont fini pas rompre le charme.

L’homme solaire a ri. La lèvre de ma maîtresse s’est arrêtée de frémir. Le rire de l’homme est tombé sur ses rayons comme un lourd rideau, un rideau aussi sombre que son cuir trop souple, un rideau aussi noir qu’une fin d’après-midi d’hiver, un rideau aussi obscur que son coeur.

Pour une raison que j’ignore, elle a tout de même accepté de le revoir pour quelques mots autour d’un café.

Gageons qu’il ne la brûlera pas, cette fois.

*en illustration, la magnifique Robin Wright photographiée par Peter Lindbergh dans un trench en peau coupée à cru pour la dernière campagne Gérard Darel.

Le retour de l’homme solaire

Croisé hier soir au détour d’une rue: l’homme solaire.

Celui-là même qui m’avait inspiré ces mots il y a quelques années, par un certain dimanche de septembre…

Souvenez-vous…

"Dimanche, 13 septembre,

Cher journal, chers lecteurs, cher James, chères cravate noire et valseuse de prose, chères Miss Nahn et Glitzy, jolies Stéphanie, Sarah et Marionfizz, charmantes Alize, Frieda, Marigaz, Sunny Side, Isa et Catherine, talentueuse Isabelle, irradiante Fonelle, charmante Steph’, douce Sibille et discrète Audrey,

Je suis confus car ma maîtresse est malade, bien malade même. Trop heureux de sentir l’automne frapper à la porte de la penderie, je suis sorti avec elle, tout goguenard mais peu précautionneux. Un virus est passé au travers de mes mailles et la voici alitée depuis quatre jours. Hier, cependant, elle s’est levée et – peu rancunière ou inconsciente de ma négligence – elle m’a à nouveau porté pour se rendre à son ancien appartement dans le centre de la ville. Il s’agissait de remettre les clés de son ancien nid d’amour au nouveau locataire des lieux. Autant vous dire que l’ambiance de la promenade n’était pas à la joie. Entre deux éternuements et quelques quintes de toux, elle a tout de même réussi à se rendre présentable et atteindre sans encombre les rues piétonnes. Il faisait cependant si chaud qu’elle a préféré m’ôter pour m’enrouler autour de ses épaules, place que j’apprécie particulièrement quand elle ne porte pas de sac à dos.

Au coin de la rue des anciennes amours, nous aperçûmes un grand homme sombre qui faisait les cent pas devant l’entrée de l’immeuble. Quand je dis « sombre », je parle de la couleur de sa peau qui n’était ni chocolat ni caramel mais d’un beau noir réglisse. Vêtu d’une éclatante tunique blanche et d’un pantalon large  en lin rayé beige et blanc, il irradiait sous le soleil taquin de ce début septembre. L’homme et l’astre semblaient attirés l’un par l’autre comme dans une tragédie antique. A mesure que nous approchions, je constatais – déjà subjugué – que cette attraction s’étendait aux êtres alentours qui ne pouvait s’empêcher en passant de contempler cet être solaire, hypnotisant. Ma maîtresse, elle, avait le pas empâté des gens enrhumés jusqu’aux doigts de pieds et le cœur ralenti par les médicaments mais dès qu’elle leva la tête, une chose inouïe se produisit : l’homme solaire et ma maîtresse entrèrent en collision visuelle avec la même force qu’un soleil fonçant tel un fougueux alezan sur une pâle étoile hautement inflammable. L’impact fut tel quand ils se serrèrent la main que j’ai aussitôt contracté mes manches autour du cou de ma maîtresse pour être sûr de ne pas tomber.

Avez-vous déjà reçu un tel coup de soleil, mes amis ?
Je ne m’en suis toujours remis. Quant à ma maîtresse, elle a l’œil qui brille mais je ne suis pas certain que la fièvre en soit la seule raison…"