Alors qu’une douce amie, ce matin, dans son vieux peignoir buvait son thé en imaginant que le brouillard était un calque posé par-dessus les choses, j’imaginais ma prune laine se mélanger aux nuages gris dans des ébats moutonneux qu’il ne serait point décent de décrire en ces pages. Et de ma manche, sur la vitre, je dessinais notre future progéniture gambadant gaiement dans le ciel, moitié ouate, moitié mohair, rose grisé ou gris rosé selon qu’on la regarderait de bas ou de haut.
Les enfants de madame, eux, entrèrent au salon comme une seule et même bourrasque, abandonnant au passage grenouillères et pyjamas sans pieds pour se jeter, paumes ouvertes, sur leur dernier cadeau en date: un livre de dessin.
Et pas n’importe lequel: un livre de leur collection favorite, "dessiner avec… les grands artistes du Centre Pompidou".
Déjà, l’année dernière, ils n’avaient fait qu’une bouchée de Dubuffet, saisissant en quelques dessins ce que d’autres mettaient des années à étudier. Cette fois, n’ayant plus peur de rien, ne connaissant même pas la crainte que le génie peut inspirer à certains adultes, ils se sont précipités sur Kandinsky, Klee, Matisse et Picasso comme sur une panière de pains chauds.
Mark Twain ne disait-il pas "Ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait ?"
Et bien, ils l’ont fait.
Tandis que le jeune prince s’attaquait à main levée à la reproduction très libre d’une illustration de Kandinsky pour un conte de Remizov, la petite princesse aux pieds nus coloriait la plante à l’encre brune de Picasso avec un fin feutre fluo. "Pas fluo, répliqua-t-elle. Boréal. C’est du jaune boréal"
Et moi de me tourner à nouveau vers le ciel pour visualiser le fruit de mes ébats zébré de quelques rayons de soleil.
Pourquoi faisais-je référence à Anne-Valérie Hash dans le titre ? Parce que Picasso disait "Dans chaque enfant, il y a un artiste. Le problème est de savoir comment rester artiste en grandissant."
En regardant les princes garnements se saisir de feutres bleus et noirs pour revisiter Le lagon de Matisse, je n’ai pas eu de doute. Anne-Valérie a résolu le problème (même si son inspiration a elle était le Maroc).


