Cher journal, chers amis,
Quand ma jeune maîtresse a revu l’homme solaire, j’ai eu peur. Très peur, même. Je peux maintenant vous l’avouer sans honte. Elle a changé si subitement, pris des airs, perdu des ans, que je ne savais plus à quelle maille me vouer. Les jupes les plus étroites de la penderie se voyaient déjà vivre quelque amour clandestin avec excitation (elles sont vraiment d’une étroitesse effarante.) alors que nous autres, les anciens, essayions de rassurer le reste de la troupe car nous ne pouvions réellement y croire. C’est que depuis le nombre d’années que je vis dans mon miteux placard je me suis habitué à mes petits sacs d’antimites, aux attaques de facétieuses grenouillères et à l’attitude débonnaire des t-shirts publicitaires de monsieur, toujours plus difformes les uns que les autres. J’ai beau parfois rêver d’un dressing pour moi seul (avec quelques cintres d’amis pour Alfred, le manteau à chevrons et mes meilleurs comparses), j’aime la vie que nous menons dans notre minuscule placard plein à craquer. Même si un drap épais m’est tombé dessus il y a quelques jours. Même si j’en ai encore mal au dos. Même si j’aimerais parfois ne pas me retrouver mélangé aux nappes et autres piles de linge nomade qui n’ont rien à faire au rayon des tricots.
Quand je l’ai vue choisir sa tenue pour son rendez-vous avec l’homme solaire, j’ai su. J’ai su qu’elle ne nous laisserai pas en plan dans le vieux lit parapluie qui sert aujourd’hui à accueillir le linge à repasser. Je l’ai longtemps maudit, ce lit, mais maintenant que madame a un nouveau bébé, les journées de nous autres, vêtements, sont épuisantes. Quel bonheur finalement d’attendre de passer au fer dans un lit douillet, ni trop grand ni trop petit, avec mes meilleurs amis.
Oui, j’aime mon vétuste placard, cette demeure bizarre, cette famille extravagante qui doit être la seule du quartier à offrir un lit aux vêtements éreintés par des cycles allant de 90 à 30° dans une eau terriblement calcaire.
Ce que je n’avais pas compris jusqu’à voir ma maîtresse enfiler son jean, sa chemise bleue et son blazer pour aller au rendez-vous de l’homme solaire, c’est que ma maîtresse chérit cette vie tout autant que moi mais aimerait juste parfois la vivre autrement.