Depuis ce jour, chaque fois que je suis en train de rédiger un article, un essai, un roman, si je bute et que je ne parviens pas à formuler ma pensée, j’attrape au hasard un mot, et je commence à l’habiller de manteaux, de chaussures à talons, d’ailes de papillon ou de mille-pattes. Alors, tout se résout. L’écriture dessine le monde avant de l’expliquer. Elle livre un instantané.
Delphine de Malherbe, L’aimer ou le fuir
Archives de la catégorie ‘les lettres de mon mohair (littérature)’
Les mots enrobés (ou haut perchés)
Publié dans les lettres de mon mohair (littérature), tagged de Colette, de Delphine de Malherbe, de la chaussure, des manteaux aux épaules larges, des mots nus qu'on habille à 12 novembre 2012 | 1 commentaire »
Unwashed souls…
Publié dans Dans ma nouvelle armoire, Histoires de peaux, les lettres de mon mohair (littérature), tagged Alfred, amber, Charlotte Brontë, Habit Rouge, Italian loves scented novels, Jane Eyre, lambswool, leather, love, skin, smells of soap, splinters of soul, The clan of the cave bear, The waves, Virginia Woolf, William Thackeray, wool à 23 mai 2012 | Poster un commentaire »
Dear diary, dear readers, dear friends,
I am feeling rather lonely today. Alfred, my old beautiful friend as well as the oldest jacket of our closet (Can you believe he was actually born between two wars ?) went yesterday night to The Clinic of Leather for his annual check-up. Anna has fallen down the bookcase between a jointed dictionnary (I have always thought the family dictionnary looked like a bumptious chicken) and The Clan of the Cave Bear. I do not know if you can imagine the scene nor if you remember how delicatly the poor Aya discovered sexuality among the clan which raised her but my dear Karenina is totally upside down. I would not be surprised if she did not let me slip into her pages anymore.
I have not been able to get in touch with the new dress of the yougn miss yet. Not a single time since her arrival she has been near the laundry basket. I suspect she will soon be able to walk by herself. How strong she must smell since all this time !
Have I ever said to you that a garment worn a long time without being washed ran the risk to find itself dressed by the soul of its master ? It is not that I want to scare you of course. Something tells me the clothes are more often washed in your wardrobes than ours.
I do remember some earlir love story at a time my mistress used to feed her soul (and her body by the same occasion) with ephemeral passions. A gentleman all dresssed in Habit Rouge had let on her sofa the pullover of their first night together (or was it an afternoon ?). My mistress kept it and wore it a long time without washing it, too scared of losing for ever the fleeting perfume of their vanilla-scented sexual crossing on an amber and leather bed. The poor pullover, abandoned by a modern-day Jay Gatsby, only had his lambswool left to cry. Between its slightly iodized tears on its dense and wet wool, the perfume of the italian sun in winter, the mixed scents of soap and the skin of a man who carefully prepared himself to please before betraying his true intentions and excitement under a few drops of perspiration, the stale smell of the two skins rubing against each other, a remnant of tobacco above amber, leather and soon the own smells of my mistress who wore it without shame, the poor jumper became mad. We could see it roaming the flat without really knowing whom he belonged to nor even which language was its. One day, he felt as a man. The other as a woman. Its lambswool was totally upset by the lost of its identity.
As I have not made his acquaintance before this tragic incident, I cannot tell you what kind of pullover he was normally in its everyday life before being abandoned by its master and worn to my mistress’ obsession. Anyway, he has been inhabited for a long time by their two souls which, I presume, only though of letting themselves go between its stitches only for a short time.
Hopefully, the obsessions of my mistress never last more than the tattoos you can find in boxes of melted cheese. As soon as she fall in love with another man, she washed the Italian lambswool and replaced it on her skin by the grey British lambswool of our latest Lord. The Italian pullover felt like its old self again, but was still unsettled and ashamed of the lost of its identity.
You see, detergent does not remove stains as much as splinters of soul in our stitches. The splinters of your souls, I mean. We already wear ours at the surface of our wool. I let you imagine what we suffer when we carry yours too.
But I feel so good in your neighbourhood hat I am wandering from the point, my friends. I am longing to meet this little dress in the washing machine so we can discuss her indiscretion.
Meanwhile, since we are talking about souls and since Anna seems to lose hers at he gate of prehistoric ages, I am going to meet Jane. Jane Eyre, republished by Folio this spring in France as long as The Waves from Virginia Woolf. Dominique Barbéris explains in the preface the reason of the success of Jane Eyre is a soul talking to other souls. Willima Thackeray, at the death of Charlotte Brontë, wrote " Which of her readers has not been her friend ?"
I am going to check right now if our mutual friendship is still lasting since my first read of the book a few… Oh, such a long time ago it does not need to be precised.
I wish you a lovely afternoon, my dear friends.
All the best,
Le printemps…
Publié dans les lettres de mon mohair (littérature) à 23 mars 2012 | Poster un commentaire »
… c’est l’époque des projets et des plans. Levine, en sortant, ne savait pas plus ce qu’il allait entreprendre que l’arbre ne devine comment et dans quel sens s’étendront les jeunes pousses et les jeunes rameaux enveloppés dans ses bourgeons; mais il sentait que les plus beaux projets et les plans les plus sages débordaient en lui.
Tolstoï, Anna Karenine
Villa Diamante
Publié dans les lettres de mon mohair (littérature), tagged de Boris Izaguirre, de l'envie d'hiver, de Villa Diamante, des robes de petites filles, des soeurs à 10 février 2012 | Poster un commentaire »
Mes amis,
je ne suis plus assez chaud pour elle ces jours-ci. Alors, je lis, je me perds dans quelques décors, descriptions d’étoffes, mots d’amour et ponctuation hivernale. Hier soir, je me suis habillé en Villa Diamante (de Boris Izaguirre) et vous en livre aujourd’hui un passage à laisser glisser à même votre peau comme un foulard de soie:
"Les petites se trouvaient là, en pleine dictature, même si elles ne comprenaient pas ce mot, dans la décennie des années trente, même si elles ne comprenaient pas non plus ce qu’était une décennie, un autre Noël sans neige, les immenses palmiers du jardin familial bercés une fois de plus par la douce brise tropicale de la fin décembre. Très proches, habillées à l’identique, bien que la robe enfantine en tissu écossais d’Irene, cousue par les religieuses de l’église San Francisco et livrée à la maison dans une boîte entourée de longs rubans roses, fût invariablement trop ajustée, comme si l’aînée grandissait et se développait continûment. Celle d’Anna Elisa, en revanche, naviguait, flottait, ne lui appartenait pas, semblait toujours avoir été empruntée. Au fur et à mesure que le moment d’ouvrir les cadeaux approchait, Irene se serrait de plus en plus contre sa soeur, qui avait en permanence l’esprit ailleurs ; Anna Elisa regardait par la fenêtre, s’imaginait que, au lieu de palmiers qui ondulaient, une boule de neige allait faire irruption au milieu du jardin verdoyant et écraser de son souffle glacé la couleur violette des orchidées que cultivait leur mère."
(Villa Diamante, de Boris Izaguirre, aux Presses de la Cité)
Doux week-end à vous, mes amis.
La mort est une rumeur non vérifiée
Publié dans les lettres de mon mohair (littérature) à 25 mai 2011 | 4 Commentaires »
Cher journal, chers lecteurs anonymes, amis de fibres et de chairs, babillante Sarah, élégante isabelle, douce Sibille,
Parfois, j’envie ma maîtresse d’avoir un père, même si ce dit-père a appris la mode sur un banc de Lascaux. Même si sa graisseuse bedonance me froisse autant qu’un lin chaque fois que je le vois surgir de sa chambre en slip, le poil aussi hirsute à l’entrejambe qu’inexistant sur son crâne. J’aurais aimé avoir un père sur lequel sauter quand je n’étais encore qu’en pelote. J’aurais aimé avoir un père à qui claquer la porte de la penderie à l’époque où je pluchais comme un boutonneux d’adolescent. J’aurais aimé avoir un père pour me dire que je n’étais qu’un con dans les plus terribles moments. Un père qui aurait appris à mes manches à se battre. Qui m’aurait tapé sur l’épaule quand il n’aurait su comment me consoler de mes erreurs de jupons. J’aurais aussi aimé avoir un père qui m’aurait rassuré sur la vie et la mort des vêtements comme le père d’Emir Kusturica dont le livre, Où suis-je dans cette histoire ?, m’émeut.
Avant l’aube, mon père arriva de Belgrade par le train express Bosna. Il défit ses affaires et posa un pantalon près de moi, sur le canapé. Il m’embrassa, et je fis semblant de dormir, malgré mon coeur qui battait comme si j’avais fait un cent mètres. Mon père dénoua sa cravate, quitta sa veste et se dirigea vers le frigidaire. Pendant qu’il en sortait une casserole avec un reste de repas froid, je lui dis à travers mes larmes:
- J’ai vu un homme mort !
Après avoir posé la casserole de feuilles de vigne farcies sur le fourneau, il vint s’asseoir près de moi et me confia en chuchotant:
- La mort est une rumeur non vérifiée, mon fils.
Troublé, je regardai mon père, tandis qu’il souriait.
- Jamais personne n’est mort pour aller vérifier comment les choses se passent vraiment là-bas, ni n’est revenu nous le raconter. N’y pense plus. Tante Biba est rentrée de Varsovie, elle t’envoie son bonjour et un jean Levis Strauss.
Je fixai mon père, les yeux grands ouverts, en tenant dans mes mains mon premier jean. Et, à la vitesse de Gagarine à travers l’espace, j’acceptai l’histoire de la mort qui est une rumeur non vérifiée."
(Extrait de Où suis-je dans cette histoire ? paru chez JC Lattès)
Jour 331: Ma fibre littéraire
Publié dans les lettres de mon mohair (littérature) à 25 septembre 2009 | 4 Commentaires »
Si Firmin n’avait pas écrit ces mots (sous la coupe de Sam Savage, évidemment), j’aurais pu les inventer…
« Je n’ai jamais eu de courage d’un point de vue physique, ou d’une toute autre manière d’ailleurs, et j’ai toujours eu du mal à affronter la pure bêtise d’une vie ordinaire qui ne serait pas devenue une histoire, d’où ce besoin précoce de me rassurer avec l’idée ridicule que j’avais vraiment une Destinée. J’ai donc commencé à voyager, à travers l’espace et le temps, dans mes livres, à la recherche de cette Destinée. Je suis tombé sur Daniel Defoe qui m’a offert une visite guidée de Londres pendant la peste.(…)Partout dans Londres, les gens mourraient comme des rats , et les rats mourraient autant que les hommes. Après quelques heures de cette atmosphère, il m’a fallu changer d’air. Je suis donc parti en Chine où j’ai emprunté un sentier raide qui zigzaguait entre les bambous et les cyprès avant de m’asseoir un moment devant la porte ouverte d’une petite maison de montagne, en compagnie de ce bon vieux Du Fu.(…) Après ça, j’ai de nouveau filé vers l’Angleterre – enjambant océans, continents et siècles aussi facilement que je descendais du trottoir – où j’ai construit un petit feu le long d’un chemin de terre pour que cette pauvre Tess, condamnée depuis le début, arrachant des navets dans un champ balayé par le vent, puisse chauffer un peu ses mains abîmées.(…) Puis j’ai voyagé avec Marlowe à bord d’un steamer délabré dans lequel nous avons remonté un fleuve africain à la recherche d’un homme nommé Kurtz. Ca pour le retrouver, on l’a retrouvé ! Il aurait mieux valu pour nous que ça n’arrive pas, d’ailleurs. J’ai également permis à des gens de se rencontrer. J’ai invité Baudelaire sur le radeau de Jim et Huckleberry Finn. Ca lui a fait le plus grand bien. »
Mes amis, je ne sais si les mots de ce rat vous semblent aussi familiers qu’à moi mais je regrette de ne point partager mon coin de penderie avec un être tel que lui. J’aurais pu lui raconter, par exemple, que j’ai envoyé ce pâle Vronsky se perdre chez la marquise de Merteuil tandis que je poussais Madame Bovary de l’autre côté du miroir courser le lièvre de Mars. J’aurais pu lui révéler aussi que l’inspecteur Dalgliesh avait eu une courte aventure avec Gina Del Dongo par mon entremise mais à quoi bon remuer le couteau dans la plaie de ce pauvre Fabrice. Nous ne sommes que des personnages, après tout ;-)
Jour 330: Mon alter ego
Publié dans les lettres de mon mohair (littérature) à 24 septembre 2009 | 3 Commentaires »
Cher journal, chers lecteurs, cher James, chères cravate noire et valseuse de prose, chères Miss Nahn et Glitzy, jolies Stéphanie, Sarah et Marionfizz, charmantes Alize, Frieda, Marigaz, Sunny Side, Isa et Catherine, talentueuse Isabelle, irradiante Fonelle, charmante Steph’, douce Sibille, discrète Audrey et délicate Satine,
Toujours pas de nouvelles du pull en cachemire mais une autre rencontre solaire me pousse à interrompre ma lecture pour vous faire part de mes sentiments. Il m’aura fallu entrer dans ma onzième année d’existence vestimentaire pour enfin rencontrer un personnage[1] qui me ressemble au point que j’aimerais entrer dans les pages du livre que je viens de découvrir pour lui parler. Il est certes moins élégant que moi, son poil est plus dur, moins doux, moins raffiné mais son esprit… Ha, mes amis, son esprit ! J’ai l’impression qu’il dégurgite sur ses pages mes propres mots, mes propres pensées, mes souffrances quant à mes différences, ces différences qui font que jamais je ne pourrai me sentir pleinement vêtement et encore moins humain. Pourtant, certains jours d’été, quand la chaleur et ma douleur atteignent leur paroxysme, j’imagine que des morceaux de chair se tricotent entre mes mailles. Je me sens pousser des bras, des jambes. Sous les coutures, des os apparaissent et je ne sais qu’en faire. Puis, ils se recouvrent de muscles et de chair et je m’élance par-delà ma modeste penderie dans le vaste monde. Je rencontre des hommes et des femmes qui ne me considèrent plus comme un objet. Ils me regardent dans mes nouveaux yeux et me parlent comme si j’étais leur égal. Ah, mes amis, quel régal ! Je peux les toucher. J’ai des mains à la place des mailles et elles peuvent se promener où bon leur semble. Je me lave quand je veux, sans pour cela être obligé de me contorsionner dans un tambour de machine à laver. Je suis libre, libre de vivre selon toutes les saisons, goûter ces mets que vous ingurgitez matin, midi et soir, découvrir les plaisirs de l’amour charnel et choisir dans quelle poubelle je finirai.
Ce n’est qu’un doux rêve que j’étreins mais qui ronge ma maille certaines nuits d’été quand dans la penderie j’étouffe à n’en plus pouvoir raisonner. Heureusement, il y a les livres… Ah, oui, les livres ! Sans eux, je ne serais qu’un vieux vêtement parmi tant d’autres.
Demain, si vous le permettez, je vous livrerais un extrait des écrits de ce Firmin.
[1] Je vous parle ici de Firmin et de son autobiographie de grignoteur de livres.





