
Chers amis, chers lecteurs, chère cravate noire, tendre Pinassotte, fidèle chemise, émouvant Grégoire,
Ce matin, j’ai surpris le cuir de mon vieil Alfred plongé dans la lecture du magazine de Monde d’Hermès automne/hiver. Il m’a dit "Regarde ce texte ! Je n’ai jamais rien lu de si beau sur le cuir !".
J’étais à mon tour si ému qu’avec vous ce soir j’ai envie de le partager*. Il s’intitule…
Rendre la caresse
Texte de Sophie Cherer pour le Monde d’Hermès automne-hiver 2012.
Un homme exigeant tend la main. Avant lui, ils ont été nombreux à s’occuper de cette peau. Ils l’ont tannée, teinte, apprêtée, avec force techniques, force instruments. Après lui, ils seront plus nombreux encore, munis d’outils aussi, pour la refente, la découpe, la couture… Mais dans la vie de cette peau, il restera le seul à s’être avancé les mains nues. C’est pour mieux la choisir. Armé de tact, il l’étire, l’étale, l’effleure. Il attend d’elle quelque chose d’indicible, mais non d’impalpable. Des souvenirs et des découvertes. Il y a de l’œnologue en lui, du connaisseur. Ce qu’il désire ? Goûter du doigt. Etre ému. Surpris. Rassuré. Emerveillé par la douceur, le soyeux, le velouté, le plein. Il s’enhardit. Plonge sa main entière, fait courir et jouer ses doigts. Il la ramasse, la plie, la ploie, l’enfouit dans sa paume, la tend, la touche de l’autre main, nue aussi, naïve et sceptique à la fois. Pourvu qu’elle ne soit pas creuse. Pourvu qu’elle ait bonne mémoire et qu’elle soit prêteuse, sans trop de prêtant. Ce qu’il recherche en vérité ? Un équilibre. Souplesse et détente. Finesse et rondeur. Naturel et travail. Il explore à tâtons et, soudain, il sait. Chercheur de peaux, il a trouvé. La peau muette lui parle et lui fait des promesses. On dit de cette réponse, de cette rencontre, de ce corps à corps, que la peau rend la caresse. Elle la rend sur-le-champ, comme elle la rendra plus tard, encore et toujours, quand elle sera devenue objet ou vêtement, à celui ou celle qui l’aimera. Mais lui aura été le premier, le décisif. Cette caresse qu’elle rend, fallait-il encore qu’il la lui donne. La plus belle peau du monde ne peut rendre que ce qu’elle a reçu.
*un grand merci à la maison Hermès pour cette aimable autorisation, à Yvonne pour son temps et Sophie Cherer pour ces mots.















