L’aimer et sourire

Ce matin, entre la salle de bain et le porte-manteau, il lui a dit "Tu me manques. On ne se voit plus qu’en coup de vent." Et il l’a embrassée, la barbe encore humide, avant de disparaître sous son cuir. Pour toute réponse, elle a saisi une écharpe à la volée et sourit de ce sourire de Joconde qui me rappelle ces mots lus il y a quelques semaines:

"Il y a des instants où la confirmation d’un sentiment s’offre à soi sans raison apparente. Je l’aimais."

Citation: Delphine de Malherbes, L’aimer ou le fuir

Echarpe: Warmi, vendue dans la boutique en ligne de L’Exception.

Histoire de peau

Quand j’ai regardé cette photo (cliquez pour l’agrandir), mes amis, j’ai d’abord vu de fines côtes, un pull moelleux, des manches amples puis je suis remonté de l’avant-bras jusqu’aux mains, fines et en corolle, qui encadraient un visage à la fois fort et fragile dont le drapé sous les yeux m’a subjugué de longues minutes.

La peau est une robe, doux amis. Aucun créateur, aucun styliste, aucune couturière n’aurait pu mettre tant d’amour et de vie dans un tel drapé.

Découvrez quelques pages du Vogue de novembre ici.

La peau d’une autre, chapitre 3

« Je suis l’ombre qui cause.

Je suis celle qui s’est volontairement clôturée pour tenter d’exister.

(…)

Entre dans l’eau sombre, coule-toi dans mes contes, laisse mon verbe t’entraîner par des sentes et des goulets qu’aucun vivant n’a encore empruntés.

Je veux dire à m’en couper le souffle.

Ecoute ! »

Carole Martinez, Du Domaine des Murmures

 

Chers amis, j’ai retrouvé dans les cahiers de madame ses impressions après avoir porté Petite Mort pendant 48h…

Il y a des jours moins faciles que d’autres dans la vie d’un rédacteur et mardi en a fait partie. Mardi, j’ai reçu dans ma boîte aux lettres deux enveloppes aussi excitantes qu’attendues : d’un côté, le dernier roman de Carole Martinez, de l’autre un échantillon du premier parfum de Marc Atlan, appelé à très juste titre Petite Mort, parfum d’une femme. D’un côté, une enveloppe blanche contenant l’histoire d’une jeune vierge emmurée après avoir refusé de s’offrir à un autre que Dieu. De l’autre, un paquet recelant un petit flacon d’un jus surprenant, intime, violent, celui d’une femme offrant la chaleur de son orgasme au nez de tous. Autant vous dire que j’étais impatiente.

Du parfum de Marc Atlan, je ne savais que peu de choses, que c’était une édition limitée d’un des parfums les plus improbables au royaume évanescent des odeurs, un parfum inspiré du fluide sécrété par une femme proche de l’orgasme, qu’il était sombre et visqueux car extrêmement concentré. J’avais lu des mots tels que « répulsion » et « obsession » à son sujet, j’avais entendu dire qu’il évoquait des notes de sueur, de sel et d’urée. Aussi, ai-je décacheté l’emballage avec précaution. Le parfum était en effet sombre et quelque visqueux. J’ai ouvert le flacon avec encore plus de précaution, m’attendant à tout – ou plutôt à rien sachant que je n’ai pas loisir de sentir tous les jours une autre femme que moi dans l’intimité. Dire que j’ai eu l’impression qu’on venait de me faire tomber, tête la première, entre les jambes de l’origine du monde selon Courbet est ce que j’ai trouvé de plus poli pour vous décrire ma première inspiration. Le chatouillis des poils en moins.

C’était fort, puissant, animal, pas sale mais violent. Violemment humain. Et toute à mon analyse, j’en posai une goutte dans le creux de mon bras, en laissant volontiers dégouliner sur mes doigts, oubliant que j’en étais entourée, d’humains…

Quand mon fils est venu m’embrasser à la cuisine une heure après, il a fait un bond en arrière d’un air de profond dégoût puis a tenté de se rattraper « Tu sais, maman, c’est pas très mauvais ton odeur mais c’est très fort. ». Ma fille a plissé son nez et refusé de me faire un bisou (elle refuse également d’embrasser toute personne qui ne s’est pas lavé les dents avant.). Mon mari était très perturbé de sentir une autre femme sur moi. Une copine sachant que je n’avais plus de téléphone est passée en coup de vent. Elle s’est écriée, sur mon palier, avec toute la délicatesse qui la caractérise, "tu pues le sexe !".
Sachant que j’avais décidé cet après-midi-là de rejoindre au parc quelques mamans très cathos dans l’espoir que mon fils se fasse de nouveaux amis et qu’ensuite j’étais sensée aller à la piscine, je me sentais passablement mal à l’aise et plusieurs savonnages ne m’aidèrent pas à masquer l’odeur, juste à l’atténuer un peu en lui donnant une note fleurie. Moi, pauvre pécheresse sentant la mauvaise vie à plein nez, suis allée retrouver des dames de grande vertu dans un parc par un jour de grand vent. Autant vous dire que j’ai passé plus de temps à surveiller les enfants qu’à papoter sur un banc et chaque fois que je portais une fameuse galette des Templiers à mon palais, je sentais le sexe sur mes doigts. Le sexe qui avait coulé du flacon par inadvertance pendant que je le humais. Ces seules gouttes me donnaient l’impression que j’en avais plein les doigts. Je ne sentais pas le parfum du jus salé de l’homme qu’on vient de caresser et qu’on garde encore un peu sur les mains comme on hésite à se doucher le dernier jour des vacances pour garder un peu d’eau de mer sur soi à notre retour en ville. Non, je sentais le parfum d’une femme inconnue que j’aurais caressée et eu fait jouir par « mégarde »Vous avez dit troublant ? Imaginez un peu le trouble de mes pensées au parc tandis que je portais à la bouche mes doigts et qu’un petit garçon m’expliquait avec fierté que le biscuit que j’étais en train de manger était un gâteau pour les chevaliers de Jésus. Oui, mardi fut une journée difficile. Sur la route de la piscine, je me disais que je pourrais m’estimer heureuse si au moins une des mamans cathos acceptait que nos fils se fréquentent après m’avoir sentie.

C’était étrange, difficile mais surtout étrange d’avoir ainsi le parfum le plus intime d’une autre femme sur moi toute la journée. Peu à peu, je l’ai imaginée, cette autre qui se jouait de ma pudeur. Je la voyais avec des cheveux noirs peu longs, une toison drue et luisante par-dessus des lèvres généreuses, un corps racé, fin, musclé, mat, un peu masculin mais rehaussé de seins larges. Vous m’excuserez du peu mais je n’ai même pas cherché à l’imaginer habillée. C’était elle qui m’habillait de son intimité dévoilée comme un pari. « Combien de fois es-tu descendue acheter le pain juste après avoir joui ? » semblait-elle me demander d’un ton narquois. Drapée dans ma savonneuse dignité dopée au Rêve de Miel, dans les vestiaires de la piscine, je n’ai même pas cherché à répondre. Deux douches et une séance de natation plus tard, elle faisait moins sa maligne sur ma peau. A lutter contre une vertueuse (sic) à la peau chlorée, elle s’était quelque peu fatiguée. Le soir, je me suis couchée épuisée, à peine vêtue, avec la vague sensation que nous étions trois au lit. Et sur cette intrusion olfactive encore un peu chlorée, je me suis endormie. Je n’aurais pas pu faire l’amour. « Et moi non plus, m’avoua le lendemain mon mari entre une bouchée de petit pain et un pschit de Dior Homme. Dans le noir, je n’aurais senti que ce parfum. – Ca te rebute de sentir un sexe féminin ? – Non, j’adore le tien mais ça, c’est le parfum d’une femme, pas de ma femme. »  Au royaume évanescent des odeurs, certains nez sont impitoyables.

Ce matin-là, j’ai tout de même remis une goutte de Petite Mort (une seule) avant de me doucher. Je n’en avais pas fini avec cette fille mais j’espérais l’apprivoiser suffisamment sous l’eau savonneuse pour que mes enfants ne me fuient pas toute la journée. Je n’ai pas tenté non plus de faire des efforts vestimentaires particuliers. « Je » ainsi parfumée était une autre. Et l’autre m’habillait déjà de son odeur animale, sauvage, provocante, d’une sophistication un peu trash. J’aurais pu sortir nue dans la rue que je ne m’en serais pas aperçue, persuadée que cette femme me masquait entièrement. Aurait-elle cherché à tout dévoiler d’elle-même en me prenant pour porte-parole – ou porte-parfum – qu’elle n’aurait pas mieux trouvé. J’avais l’impression qu’elle m’effaçait totalement. Au supermarché, un imprudent jeune homme a voulu s’emparer d’une boîte de cacao avant moi. En avançant mon bras, ma manche s’est retroussée, révélant une parcelle de peau parfumée. Plus rapide que moi, il s’est penché et s’est retrouvé le nez sur mes pores. Je m’attendais à ce qu’il fasse un bond en arrière comme mon fils mais il s’est à peine reculé, me regardant d’un air stupéfait mais pas le moins dégoûté. C’était d’ailleurs, pour tout vous dire, un regard plus long que ce que la décence en société exige, même en Italie. J’aurais pu en profiter, lui dire « Bonjour, monsieur, j’écris un article sur ce parfum sentant le sexe que vous sentez à l’instant sur ma peau. Voudriez-vous partager votre opinion avec nos lecteurs ? » Mais non. J’ai filé à la caisse si rouge que le parfum en rit encore. Peut-être que, finalement, cette femme olfactive n’était pas là pour m’écraser de son odeur mais me désinhiber un peu, me rappeler à mes instincts premiers, mes désirs les plus fondamentaux. Après deux jours de son odeur de sexe à même ma peau, j’avais l’impression de la connaître et, qui sait, peut-être de me reconnaître un peu, finalement…

En me préparant à nouveau pour la piscine, la sentant un peu moins présente, j’ai eu une idée aussi croustillante qu’une galette des Templiers : passer ce parfum à d’autres femmes pour que chacune passe deux jours en compagnie de cette autre qui, je suis sûre, ne sera, chaque fois, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre.

 

* Photo: Petite Mort vue par Rankin