Cher journal, chers lecteurs, cher James, chères cravate noire et valseuse de prose, chères Miss Nahn et Glitzy, jolies Stéphanie, Sarah et Marionfizz, charmantes Alize, Frieda, Marigaz, Sunny Side, Isa et Catherine, talentueuse Isabelle et mademoiselle Fonelle, charmante Steph’,
Ma maîtresse aurait pu être poétesse. Ma maîtresse aurait pu entrer aux beaux-Arts. Elle aurait même pu être danseuse mais pour ce dernier point je ne peux confirmer car cela remonte à trop loin – je n’étais même pas encore tricoté- et son postérieur me semble maintenant un peu trop rebondi. Ma maîtresse aujourd’hui est une jeune femme bien sous tout rapport excepté celui qu’elle entretient avec l’art : elle le fuit. Elle le fuit comme un fumeur repenti fuirait les terrasses des cafés. Elle le fuit comme on fuit un ancien amant à qui on a peur de ne pouvoir résister. Ecoutez la en soirée et vous l’entendrez clamer que l’art l’ennuie à mourir. Pourtant, il y avait dans le deuxième tiroir du bureau de l’ancienne chambre quelques cahiers qui la trahissaient. Des cahiers de jeunesse : l’un pour la poésie, l’autre pour le dessin, un troisième – grand et bleu – pour une matière qu’elle affectionnait et que l’on appelle communément « design » et un quatrième qui m’amuse fort car elle l’a baptisé « cahier de style ». Dedans, vous ne trouverez que des images découpées dans divers magazines qu’elle s’est ensuite amusée à coller comme une petite fille appliquée sur d’épaisses pages blanches.
C’est à force de la voir plongée dans ces cahiers plutôt que ses révisions que certaines de mes passions sont nées. A cette époque, je n’étais jamais loin de ses cahiers. Sur son dos, sur ses épaules ou sur le dossier de sa vieille chaise en bois, je ne perdais pas une miette de ce qu’elle écrivait. Ceux qui la surprenaient lui disaient qu’elle ne vivrait jamais de ses rêves. D’autres voulurent lire entre les lignes de ses poèmes pour y découvrir des vérités cachées sur sa petite personne et la dégouttèrent. Malgré les prix, elle lâcha peu à peu la bride à ses rêves pour mettre pied dans une réalité fort conventionnelle à laquelle elle se force aujourd’hui de coller. Pourtant, ce sont ces mêmes cahiers qui m’ont donné envie d’écrire les mots que vous lisez aujourd’hui. Grâce à ses grands élans lyriques, j’ai compris avant même qu’elle passe son baccalauréat que nous étions tous faits pour remplir autre chose que de simples fonctions vitales dans notre existence.
Quelques mois après ma rencontre avec celle qui allait devenir la femme de ma vie, elle commença à fumer – comme une petite idiote. Que des cigarettes, ma foi. Elle fumait, étudiait de plus en plus à l’école buissonnière, faisait les cuivres dans un bar pour se payer ses cafés (oui, elle buvait du café à l’époque ! ) et passait le plus clair de son temps à noircir ses cahiers (autant que ses jeunes poumons…) de dessins et de mots variés. Au lycée, on l’avait étiquetée « rebelle romantique ». Un jour, un camarade dont la chevelure défiait toutes les lois de l’apesanteur l’approcha et lui proposa ce que vous, humains, appelez un « joint ». Comme elle refusa, il la regarda avec de grands yeux (qu’il avait normalement plissés) ahuris et lui dit à peu près en ces termes « Quoi ? Toi, tu ne fumes pas ? ». Comme elle lui répondit que non, il éclata de rire en disant qu’une fille comme elle ne pouvait être une véritable artiste rebelle si elle n’avait pas goûté aux plaisir de l’évasion de l’esprit au travers de cette substance illicite. Plus adepte de l’herbe dans laquelle on se roule que celle qu’on roule, ma maîtresse tint bon jusqu’à ce que le jeune homme commence à titiller son stupide ego en lui suggérant que ce n’était pas sans raison qu’il avait gagné le premier prix – et elle le second – au dernier concours de poésie. Selon lui, cette herbe la transcenderait et l’aiderait à écrire mieux que jamais.
Finalement, comme vous vous en doutez, l’ego de ma jeune maîtresse s’est laissé tenter. Elle a tiré quelques bouffées de cette odorante substance, a ri comme une petite idiote écervelée à peine une minute plus tard tout en évoquant pour d’obscures raisons la difficulté des crevettes à se reproduire en aquarium. Ensuite, elle m’a emmené tant bien que mal prendre le bus, s’est assise en faisant des bruits de grand-mère avec la langue puis s’est tenue au dossier le plus proche. Je ne comprenais pas ce qu’il se passait mais j’avais fort peur. Quelques secondes plus tard, elle vomissait. Vous n’imaginez pas à quel point je me sentais gêné. Heureusement, elle me portait cet après-midi là dessous une veste en velours côtelé kaki et c’est cette dernière qui a reçu toutes les éclaboussures.
Non seulement, elle n’a pas touché un de ces cahiers d’écriture ou de dessin de la semaine mais elle n’a pas non plus été en mesure de réviser le soir même pour son examen de biologie du lendemain. Elle eut 4/20 ainsi qu’une horrible migraine et perdit toute envie d’écrire le temps que son ego se remette de cette humiliante tentative d’élévation de son esprit d’adolescente embrumée, illustrant ainsi les propos bien mieux écrits de Marcel Moreau :
« Nous n’avons jamais touché à la drogue, mais nous n’avions aucun mérite à nous en passer, ni même à n’en point avoir la curiosité, puisque d’emblée l’acte d’écrire nous avait mis dans des états tels qu’outre qu’ils collaient, par la force des mots, à la vie de notre corps et de notre esprit tiraillés entre l’appel aux abîmes et la séduction des pics, ils en dansaient les moindres mouvements, même les effleurements.(…) La drogue n’abat aucun mur mais elle s’entend à les ériger nombreux, hauts et ennuagés de fumée, qui séparent le renfermement radical de l’extraterritorialité espérée. »
et puis, si je peux me permettre, la maille s’accommode très peu de l’odeur de certaines substances.
Le lien d’aujourd’hui m’a été suggéré par le jupon en broderies anglaises qui veut vous montrer qu’il est aimé de toutes.
Auteur: Géraldine Dormoy
Blog: Café Mode
Texte: A la mode japonaise