Aujourd’hui, chers amis, j’ai le grand honneur de recevoir en ma penderie le volubile manteau de Frieda l’écuyère, un manteau avec lequel j’ai conversé si naturellement que j’avais l’impression de le connaître depuis l’usine.

Cher manteau brodé,
Je suis très honoré de vous recevoir dans mon humble penderie aujourd’hui.
Vous avez trouvé facilement ?
Oh non, j’étais sur le bon chemin quand je me suis perdu en route. Désolé pour ce retard.
Vous devez être fatigué du voyage. Venez donc vous pendre par ici…
Thé ou café ?
Café… Eh oui, je sais (soupir), je suis accro à la caféine.
Lait, sucre ?
Noir et sans sucre, merci.
Voilà. Tenez. Dîtes moi, cher ami, votre nom m’intrigue depuis le début. « Rützou » Est-ce un nom d’origine étrangère ? J’avoue que je ne connaissais pas cette marque avant de vous rencontrer.
Je ne suis guère surpris, mon patronyme demeure peu connu en France. Je viens du Nord, du Danemark, plus précisément. Qui est aussi un pays de mode, ça ne se sait pas assez. J’ai été dessiné par Suzanne Rützou, styliste danoise très douée.
Racontez moi un peu comment vous et cette chère Frieda vous êtes rencontrés.
Je crois savoir que ma maîtresse m’a tout d’abord aperçu en photo dans un magazine. Dans un ELLE, probablement. Un coup de foudre sur le papier. Elle n’avait guère d’espoir de me rencontrer, dans cette ville qu’elle n’aime pas et qui est pourtant celle dans laquelle elle vit. Elle m’avait donc probablement déjà oublié lorsqu’elle m’a déniché dans la ville voisine, un jour où elle écumait les fins de soldes d’hiver. J’ose à peine l’avouer, mais mon étiquette affichait alors moins 70 %, ce qui n’est certes pas glorieux. Personne n’avait voulu de moi précédemment. On me faisait en effet le reproche de n’être pas assez chaud, avec mon coton brodé et ma doublure de viscose, en ces régions de froidure situés à l’Est de votre douce France…. Mais ma maîtresse a tout de suite songé au printemps, elle m’a donc immédiatement embarqué.
Comme elle a eu raison ! J’ai moi-même passé quelques temps sur un cintre dans un Monoprix de province avant que ma maîtresse ne se décide à m’acheter. Les gens n’ont pas idée de ce que nous devons endurer dans l’attente d’être adoptés. Vous a-t-elle porté de suite ou attendu le printemps finalement ?
Et quelle angoisse, de ne pas savoir quel sera la nature de notre futur maître ! Nous chérira-t-il ou nous roulera-t-il en boule, après une très courte lune de miel, sur quelque poussiéreuse étagère ? Pour ce qui me concerne, j’ai dû attendre le mois d’avril pour me montrer, l’hiver s’étant attardé bien davantage cette année-là que ne l’aurait souhaité ma maîtresse.
Vous avez dû vivre dans l’angoisse, vous demandez si oui ou non elle vous porterait. L’attente dans sa penderie a-t-elle été supportable ? Les autres locataires vous ont-ils bien accueillis ? Parlez moi un peu d’eux, s’il vous plaît.
L’attente a été longue et difficile. Je me suis retrouvé à suffoquer dans une penderie surchargée. Pensez-donc, parfois deux vêtements devaient s’y partager un même cintre ! L’accueil des autres locataires n’a donc pas été des plus chaleureux, imaginez, je venais leur enlever encore davantage de cet espace qui leur faisait défaut. Je me suis retrouvé coincé entre une encombrante doudoune de velours brun qui n’avait pas vu la lumière depuis des années (et faisait montre d’une certaine aigreur) et un trois quarts de cuir noir dépressif. Ah ça, je n’étais pas à la fête, et mes voisins ne faisaient rien pour se montrer rassurants quant à mon avenir…
Les choses se sont-elles arrangées depuis ?
Oui, fort heureusement. Avril est arrivé, j’ai quitté cette étouffante proximité et ma maîtresse m’a emmené partout avec elle. Jusqu’aux Etats-Unis, où une jeune Américaine lui a couru après, dans une boutique, pour lui demander d’où je venais. J’en étais gonflé de fierté, à un point que vous ne pouvez imaginer. Je sais désormais que j’ai une place à part dans le dressing de ma maîtresse, même si je dois bien avouer que nous y sommes toujours pas mal compressés. Mais je cohabite désormais avec un trench imprimé aux faux airs de Paul Smith et un manteau de tweed Cacharel de bien meilleure compagnie que les premiers voisins à m’y avoir accueilli. Hélas, je ne sors plus aussi souvent que je souhaiterais, mais je suis conscient que ma maîtresse a bien raison de désormais me ménager. Je perds un peu mes paillettes et n’ai plus la fraîcheur d’antan…
Au moins n’a-t-elle pas essayé de vous jeter comme certaines… De toute sa penderie, avec qui pensez-vous qu’elle s’entend le mieux ? A-t-elle des préférences marquées ?
C’est difficile à dire… Sans être véritablement versatile, ma maîtresse est inconstante. Régulièrement, de nouvelles pièces viennent voler la vedette aux anciennes. Ceux qui tirent le mieux leur épingle du jeu, je crois bien que ce sont ses jeans. Lesquels demeurent humbles, par ailleurs, il leur faut bien reconnaître qu’ils ne sont pas forcément ménagés. Cependant, il y a dans cette penderie quelques personnalités qui n’ont jamais été abandonnées. J’espère bien ne pas être présomptueux en imaginant en faire partie…
Avec quoi rêvez-vous qu’elle vous porte ?
Avec une multitude de pièces de ma famille ! Mais le magasin où j’ai été acheté ne propose plus de Rützou et ma maîtresse a désormais bien du mal à s’en procurer…
Comment vous entretient-elle quand elle ne vous a pas sur le dos ?
Elle m’a donné au pressing, mais trouvait dernièrement que je n’en étais pas revenu assez net. Savez-vous qu’elle a envisagé de me mettre en machine ? J’en frémis de toutes me paillettes. Elle s’est finalement abstenue, mais je vous l’avoue, parfois elle me fait peur !
Quelle horreur ! ne lui avez-vous pas fait comprendre que vous y étiez allergique ? Je me demande parfois ce qui passe par la tête de no
s maîtresses. Je songe de plus en plus à former une ligue anti-maltraitance pour nos amis les vêtements. Accepteriez-vous de faire partie de ce projet ?
Et comment ! Je la connais, elle est capable de me jeter dans la machine sur un coup de tête. Ah Cher Vieux Pull, je suis tellement ému et ravi de vous avoir rencontré…
Moi aussi, cher manteau !
J’espère vous revoir très vite. Revenez quand vous le voulez avec vos compagnons de penderie. Nous allons avoir fort à faire avec la ligue des vêtements.

Prenez bien soin de vous d’ici là, cher manteau !
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