Maille express: la chaussette haute

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Mes amis,

Je n’ai pas la maille volubile aujourd’hui. Il fait si beau que j’aimerais être partout sauf ici, à traîner sur le dossier de la chaise de bureau pendant que les pigeons me narguent par la fenêtre du bureau déserté de ma maîtresse. Elle est partie prendre sa pause-déjeuner en me laissant seul dans ce qu’elle appelle son aquarium (c’est un bureau avec 6 fenêtres). Vivement le prochain week-end au grand air ! Ma maîtresse, hier soir, est sortie dans une tenue que j’ai trouvée fort charmante quoique légèrement affriolante  Elle portait des bottines en cuir marron avec de hautes chaussettes prune (coordonnées à ma grandeur ! Imaginez comme j’en étais fier !), elles-mêmes enfilées sur des collants chair en dessous d’une petite robe d’été. Bien sûr, elle portait par-dessus le long manteau que belle-maman lui a offert l’hiver dernier et, je vous rassure, elle n’a pas eu froid à ses gambettes. Pendant qu’elle sirotait son gin tonic à la terrasse de son pub préféré, j’ai entamé la conversation avec les chaussettes hautes que je ne rencontre pas assez souvent en sortie. Aux regards des hommes qui peuplaient la terrasse hier soir, les chaussettes et moi en sommes venus à discuter avec les collants fins de la laine et de son potentiel de séduction qui, à l’avis de ces derniers, ne détrônerait jamais les bas et le porte-jarretelle.

Qu’en dîtes-vous ?

Jour 114: De grandes espérances

Cher journal, chers lecteurs, cher James, Chère cravate, Chères Miss Nhan et Glitzy, jolie Stéphanie, charmantes Frieda, Marigaz et Sunny Side,

Hier, j’ai failli être le plus heureux des pulls. Comme bon nombre de jeudis, ma maîtresse avait son après-midi. Fatigué d’avoir passé la semaine dans la penderie, j’espérais qu’elle m’emmènerait faire un peu de shopping. J’aime me pencher sur de nouveaux tissus, humer leurs parfums industriels. Hier midi, donc, elle est rentrée d’un pas traînant dans ses Baby Jane gris souris qu’elle a jeté au milieu du salon. Elle a laissé choire son manteau en laine de grande fille sage et sa petite robe bon chic bon genre qui la vieillit d’au moins dix ans. Certes, c’est une robe fort élégante mais qui connaît une jeune femme tel que je connais ma maîtresse ne peut être dupe de ce genre d’accoutrement.

Avant que monsieur décroche un poste important, ma maîtresse ne faisait pas tant cas de certains codes vestimentaires. Elle suivait ses propres codes et c’était à mon goût tout aussi bien. Hier, je ne l’ai pas reconnue.

Des locataires comme la petite robe portefeuille, il y en a de plus en plus dans la penderie. Au début, attirés par la nouveauté, nous avons essayé de les intégrer à la douce folie éclectique de la garde-robe de ma maîtresse. Leur présence rehaussait un peu le prestige des lieux, vous comprenez. Nous avons donc essayé de leur faire une place plus que courtoise mais, aujourd’hui, nous les vieux de la vieille, ne nous sentons plus très à notre place. Les chemisiers à jabots restent polis bien qu’assez froids, les petites jupes droites se laissent amadouer après quelques brossages dans le sens du poil mais la robe portefeuille – Ah, celle-ci ! C’est une autre histoire. A son arrivée, nous nous sommes tous serrés mais la robe de gitane que ma maîtresse s’était offerte sur une plage espagnole n’a pas voulu lui céder un volant de place. La robe portefeuille, rigide et hautaine, est montée sur ses grands porte-manteaux. Il a donc fallu que ma maîtresse se sépare de quelques pièces colorées pour que la robe grise  rejoigne les nobles cols de la garde-robe. Elle a ainsi marqué une séparation qu’il nous est encore aujourd’hui difficile de franchir. D’un côté, assez mal rangée, il y a la troupe des vêtements qui ne vont avec rien – ou avec tout, comme moi, des pièces du passé, des « potes » comme disent les jeunes d’aujourd’hui. De l’autre, il y a les jabots, les chemises blanches, les cachemires, les robes et les jupes si droites qu’on les croirait mortes. Depuis l’année dernière, ma maîtresse s’achète de plus en plus de pièces de la sorte. Les potes sont en minorité. Par contre, la robe-portefeuille s’est constituée une cour confortable qui nous empêche jalousement de l’approcher pour lui dire tout le bien qu’on pense de ses rayures.

Un jour, toutefois, j’ai réussi l’exploit de me retrouver posé sur ses épaules lors d’un déjeuner d’affaires. Aventureux comme je suis, j’ai laissé mes manches glisser lascivement sur ses bretelles, histoire d’entamer la conversation sous les meilleurs auspices. L’entrée n’était pas encore servie que la robe m’avait sèchement fait comprendre qu’elle et moi ne mangions pas de la même lessive. Ce fut le plus morne déjeuner de ma vie.

Aujourd’hui, cette pimbêche a une housse de protection tant son étiquette est mise à prix de notre côté de la penderie. J’espère qu’elle se prendra un verre de vin sur les rayures ou qu’elle s’accrochera à une chaise en fer.

Ne vous étonnez pas d’une telle haine de ma part envers cette coincée du textile. On m’a récemment soufflé que c’était pour faire de la place à la housse de madame que j’ai été jeté à la poubelle par ma maîtresse. Comprenez que j’aimerais la savoir perdue au pressing…

Tea-party tout en broderie

Aujourd’hui, chers amis, j’ai le grand honneur de recevoir en ma penderie le volubile manteau de Frieda l’écuyère, un manteau avec lequel j’ai conversé si naturellement que j’avais l’impression de le connaître depuis l’usine.

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Cher manteau brodé,

Je suis très honoré de vous recevoir dans mon humble penderie aujourd’hui.

Vous avez trouvé facilement ?

Oh non, j’étais sur le bon chemin quand je me suis perdu en route. Désolé pour ce retard.

Vous devez être fatigué du voyage. Venez donc vous pendre par ici…

Thé ou café ?

Café… Eh oui, je sais (soupir), je suis accro à la caféine.

Lait, sucre ?

Noir et sans sucre, merci.

Voilà. Tenez. Dîtes moi, cher ami, votre nom m’intrigue depuis le début. « Rützou » Est-ce un nom d’origine étrangère ? J’avoue que je ne connaissais pas cette marque avant de vous rencontrer.

Je ne suis guère surpris, mon patronyme demeure peu connu en France. Je viens du Nord, du Danemark, plus précisément. Qui est aussi un pays de mode, ça ne se sait pas assez. J’ai été dessiné par Suzanne Rützou, styliste danoise très douée.

Racontez moi un peu comment vous et cette chère Frieda vous êtes rencontrés.

Je crois savoir que ma maîtresse m’a tout d’abord aperçu en photo dans un magazine. Dans un ELLE, probablement. Un coup de foudre sur le papier. Elle n’avait guère d’espoir de me rencontrer, dans cette ville qu’elle n’aime pas et qui est pourtant celle dans laquelle elle vit. Elle m’avait donc probablement déjà oublié lorsqu’elle m’a déniché dans la ville voisine, un jour où elle écumait les fins de soldes d’hiver. J’ose à peine l’avouer, mais mon étiquette affichait alors moins 70 %, ce qui n’est certes pas glorieux. Personne n’avait voulu de moi précédemment. On me faisait en effet le reproche de n’être pas assez chaud, avec mon coton brodé et ma doublure de viscose, en ces régions de froidure situés à l’Est de votre douce France…. Mais ma maîtresse a tout de suite songé au printemps, elle m’a donc immédiatement embarqué.

Comme elle a eu raison ! J’ai moi-même passé quelques temps sur un cintre dans un Monoprix de province avant que ma maîtresse ne se décide à m’acheter. Les gens n’ont pas idée de ce que nous devons endurer dans l’attente d’être adoptés. Vous a-t-elle porté de suite ou attendu le printemps finalement ?

Et quelle angoisse, de ne pas savoir quel sera la nature de notre futur maître ! Nous chérira-t-il ou nous roulera-t-il en boule, après une très courte lune de miel, sur quelque poussiéreuse étagère ? Pour ce qui me concerne, j’ai dû attendre le mois d’avril pour me montrer, l’hiver s’étant attardé bien davantage cette année-là que ne l’aurait souhaité ma maîtresse.

Vous avez dû vivre dans l’angoisse, vous demandez si oui ou non elle vous porterait. L’attente dans sa penderie a-t-elle été supportable ? Les autres locataires vous ont-ils bien accueillis ? Parlez moi un peu d’eux, s’il vous plaît.

L’attente a été longue et difficile. Je me suis retrouvé à suffoquer dans une penderie surchargée. Pensez-donc, parfois deux vêtements devaient s’y partager un même cintre ! L’accueil des autres locataires n’a donc pas été des plus chaleureux, imaginez, je venais leur enlever encore davantage de cet espace qui leur faisait défaut. Je me suis retrouvé coincé entre une encombrante doudoune de velours brun qui n’avait pas vu la lumière depuis des années (et faisait montre d’une certaine aigreur) et un trois quarts de cuir noir dépressif. Ah ça, je n’étais pas à la fête, et mes voisins ne faisaient rien pour se montrer rassurants quant à mon avenir…

Les choses se sont-elles arrangées depuis ?

Oui, fort heureusement. Avril est arrivé, j’ai quitté cette étouffante proximité et ma maîtresse m’a emmené partout avec elle. Jusqu’aux Etats-Unis, où une jeune Américaine lui a couru après, dans une boutique, pour lui demander d’où je venais. J’en étais gonflé de fierté, à un point que vous ne pouvez imaginer. Je sais désormais que j’ai une place à part dans le dressing de ma maîtresse, même si je dois bien avouer que nous y sommes toujours pas mal compressés. Mais je cohabite désormais avec un trench imprimé aux faux airs de Paul Smith et un manteau de tweed Cacharel de bien meilleure compagnie que les premiers voisins à m’y avoir accueilli. Hélas, je ne sors plus aussi souvent que je souhaiterais, mais je suis conscient que ma maîtresse a bien raison de désormais me ménager. Je perds un peu mes paillettes et n’ai plus la fraîcheur d’antan…

Au moins n’a-t-elle pas essayé de vous jeter comme certaines… De toute sa penderie, avec qui pensez-vous qu’elle s’entend le mieux ? A-t-elle des préférences marquées ?

C’est difficile à dire… Sans être véritablement versatile, ma maîtresse est inconstante. Régulièrement, de nouvelles pièces viennent voler la vedette aux anciennes. Ceux qui tirent le mieux leur épingle du jeu, je crois bien que ce sont ses jeans. Lesquels demeurent humbles, par ailleurs, il leur faut bien reconnaître qu’ils ne sont pas forcément ménagés. Cependant, il y a dans cette penderie quelques personnalités qui n’ont jamais été abandonnées. J’espère bien ne pas être présomptueux en imaginant en faire partie…

Avec quoi rêvez-vous qu’elle vous porte ?

Avec une multitude de pièces de ma famille ! Mais le magasin où j’ai été acheté ne propose plus de Rützou et ma maîtresse a désormais bien du mal à s’en procurer…

Comment vous entretient-elle quand elle ne vous a pas sur le dos ?

Elle m’a donné au pressing, mais trouvait dernièrement que je n’en étais pas revenu assez net. Savez-vous qu’elle a envisagé de me mettre en machine ? J’en frémis de toutes me paillettes. Elle s’est finalement abstenue, mais je vous l’avoue, parfois elle me fait peur !

Quelle horreur ! ne lui avez-vous pas fait comprendre que vous y étiez allergique ? Je me demande parfois ce qui passe par la tête de no
s maîtresses. Je songe de plus en plus à former une ligue anti-maltraitance pour nos amis les vêtements. Accepteriez-vous de faire partie de ce projet ?

Et comment ! Je la connais, elle est capable de me jeter dans la machine sur un coup de tête. Ah Cher Vieux Pull, je suis tellement ému et ravi de vous avoir rencontré…

Moi aussi, cher manteau !

J’espère vous revoir très vite. Revenez quand vous le voulez avec vos compagnons de penderie. Nous allons avoir fort à faire avec la ligue des vêtements.

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Prenez bien soin de vous d’ici là, cher manteau !

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