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Archives de novembre 2008

En passant…

Cher journal, chers lecteurs anonymes, chère cravate noire, chères Big Beauty et Miss Nahn,

Veuillez m’excuser pour ces quelques semaines de silence. Depuis que ma maîtresse et son compagnon sont en vacances, je n’ai guère accès à l’ordinateur. J’espère que vous passez tous une agréable semaine, de préférence au chaud. Ma maîtresse a monté le chauffage pour mon plus grand plaisir mais surtout pour le confort de beau-papa et belle-maman qui sont arrivés la semaine dernière. Leur avion s’est posé avec une heure de retard mais belle-maman a réussi à garder ses cheveux sur la tête. Le vol a, paraît-il, été fort agité. De ce fait, beau-papa a passé une demie-heure à vomir dans nos toilettes qui, je le précise au passage, se situent face à la penderie. Moi qui gisais sur la moquette approximativement aspirée, j’imaginais la douleur de mes confrères, notamment les vêtements de monsieur qui est bien plus ordonné que ma maîtresse et j’ai bien ri intérieurement. Parlant de monsieur et de ma maîtresse, je dois vous dire que je ne les avais pas vus aussi heureux depuis fort longtemps. Certes, le vieux whisky que beau-papa a apporté doit y être pour beaucoup mais je suis tout de même ravi de les voir échanger baisers tendres et œillades coquines sous le regard fort désapprobateur de belle-maman. C’est une très gentille dame mais elle est si prude qu’elle voudrait que monsieur et ma maîtresse lui donnent un petit fils sans jamais devoir se toucher. Durant les deux premières années de leur relation, monsieur et ma maîtresse se voyaient faire chambre à part chaque fois qu’ils rendaient visite à beau-papa et belle-maman. Au début, le jeune couple se retrouvait dans la salle de bain. Personne n’y voyait d’inconvénient – pas même belle-maman qui devait croire que monsieur faisait de longues ablutions pendant que ma maîtresse prenait ses bains – jusqu’au jour où on entendit beau-papa hurler du salon et grimper les escaliers quatre à quatre. Il tambourina comme un fou sur la porte jusqu’à ce que monsieur lui ouvre, le feu aux joues selon les dires du peignoir. La baignoire, qui se situait pile au-dessus du fauteuil préféré de beau-papa, avait fui. J’étais moi-même dans la chambre à ce moment-là et n’ai pas eu la chance de voir la tête de ma maîtresse et de monsieur mais j’ai pu attesté en descendant plus tard au salon de l’ampleur des dégâts de leurs remous. J’en ris encore. Depuis ce jour, ma maîtresse et monsieur y regardent à deux fois avant de prendre un bain ensemble…

Je dois vous laisser. Je viens d’entendre beau-papa émettre le souhait de jeter un œil à ses actions en bourse. Je m’en vais me coller au dossier de la chaise et tailler une bavette avec son vieux pull de l’armée.

A bientôt, cher journal et chers amis !

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Cher journal, chers lecteurs, chère cravate noire, chères Big Beauty et miss Nahn,

Je tiens tout d’abord à vous remercier, vous, chère cravate, vous, chère beauté et vous, chère miss Nahn, pour avoir accroché mon adresse dans vos penderies. J’en suis très ému, croyez-moi, même si aujourd’hui je suis encore tout retourné par les révélations des chaussettes sales de monsieur. Pour une fois, je vous ferai grâce de mes éternels discours sur ma profonde complicité avec ma maîtresse. Tout le monde ici sait que je suis son plus humble serviteur depuis dix ans. Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que je partage une penderie avec les vêtements de monsieur depuis maintenant cinq ans. Autant dire que je n’aime pas le bougre mais que je dois m’incliner devant la longueur de sa relation avec ma maîtresse. Elle ne s’est pas enfuie une seule fois, ne l’a pas égorgé malgré ses réflexions de goujat et lui mitonne des petits plats presque tous les soirs. Je ne crois donc pas me tromper en disant que ma maîtresse aime monsieur. Ce que j’ai appris ce samedi soir, par contre, me laisse douter de la réciprocité, voyez-vous.

Je résume : samedi soir, lors du débat entre les chaussettes de ville et les chaussettes de sport, une paire de chaussettes intarsia a décrété que les tennis ne seraient même pas chez nous si monsieur ne faisait pas du pied depuis peu à des collants 15 deniers. Il veut se faire beau pour la belle, chuchotaient certaines mauvaises mailles. J’étais si estomaqué à ces mots que j’ai failli demander réparation au nom de ma maîtresse mais me suis retenu à tout le bon sens que contenaient mes mailles pour me taire et mieux écouter. Depuis peu, monsieur s’est rapproché d’une collègue d’un autre service avec laquelle il travaille sur un projet entre les Etats-Unis et Singapour. Jusque là, rien de bien nouveau pour nous qui savons que monsieur aime se mettre en avant sur de nos projets professionnels. Je décidais donc d’ignorer cette histoire de rapprochement absurde quand les tennis confirmèrent en mettant en évidence l’usure de leurs talons que monsieur jouait bel et bien au squash tous les mardi et vendredi avec une jeune femme portant des socquettes blanches. A cela, les intarsia ont ajouté qu’elles déjeunaient elles-mêmes avec de fines socquettes et des collants les lundi et mercredi. Et le jeudi, me diriez-vous ? Et bien, le jeudi, il semble jouer au football avec l’équipe de son entreprise. Je ne sais si je peux prêter foi aux dires de chaussettes de sport à peine débarquées chez nous mais les intarsia ont toujours été des chaussettes d’une grande intégrité. Je ne me verrais pas remettre en doute leurs révélations. Tout ce qu’il nous reste à savoir maintenant, c’est si les collants et les socquettes appartiennent à la même personne…

Les chaussettes de monsieur ont promis d’enquêter. Moi, je dois vous laisser car beau-papa et belle-maman ne vont pas tarder à arriver.

Franchement, mes amis, je n’aime pas la tournure que prennent certains évènements…

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Cher journal, chers lecteurs anonymes, chère cravate noire, chères Big Beauty et Miss Nahn,

Veuillez excuser votre humble serviteur en laines mélangées pour ces quelques jours d’absence mais l’annonce de la venue de Beau-papa et Belle-maman a complètement chamboulé ma jeune maîtresse qui a mis l’appartement sens dessus sens dessous. Monsieur, en voulant aider, m’a poussé derrière le canapé avec une armée de chaussettes qui fleuraient bon le sportif du dimanche. Ne pensez pas pour autant que j’étais à plaindre car cette place était bien plus enviable que celle que me réservait ma maîtresse dans ses grands ouragans domestiques : le panier à linge bondé. Vous qui pensez qu’il est inhumain de prendre le métro aux heures de pointes devriez passer une journée entière dans un panier à linge débordant de rustres sous-vêtements masculins et de culottes en pleine période de menstruations. Ces filles sont aussi hystériques que ma maîtresse ces semaines-là.

Heureusement pour moi, j’ai passé le week-end derrière le canapé à discuter avec les chaussettes. Quand je dis chaussettes, j’entends bien évidemment chaussettes de ville et tennis. Ma maîtresse ne laissant jamais traîner ses propres chaussettes – c’est d’ailleurs bien la seule chose qu’elle ne laisse jamais traîner – je n’étais qu’en compagnie des chaussettes de monsieur qui m’en ont appris de belles sur leur propre maître. En général, les vêtements de monsieur ne se confient pas facilement aux vêtements de madame. C’est une sorte de clause de confidentialité entre nous et nos maîtres. Toutefois, je vis depuis si longtemps dans le placard que les vêtements de monsieur ne semblent plus se méfier de moi. J’ai pris l’habitude au fil des années, des goûts et des fréquentations de ma maîtresse, de m’adapter à tous les milieux. Malgré mon indéniable beauté, je sais me fondre dans la masse.

Ce week-end, donc, j’ai participé bien malgré moi à un des plus vieux débats du monde, à savoir si de la tennis ou de la chaussette ville, laquelle était la chaussette masculine par excellence. Comme je n’étais pas le seul vêtement à être tombé à côté des chaussettes, je n’eus fort heureusement pas à arbitrer cet épineux débat. De tous les convives, j’avais quand même un petit faible pour la seule paire de chaussettes avec laquelle je me connaissais quelques affinités : une vieille paire de chaussettes en laine bleue indigo. D’un côté, il y avait les chaussettes « fantaisie » comme les appellent vulgairement les chaussettes de sport. De l’autre, les « tennis ». (Un petit conseil : ne les appelez jamais « tennis » si vous les voyez ailleurs que sur un cour de tennis, elles pourraient prendre la mouche). Les plus correctes étaient les jacquard. Très élégantes comme à leur habitude, elles ont souligné le fait qu’elles passaient souvent de très longues journées à piétiner dans des couloirs et sous des bureaux contrairement aux chaussettes de sport qui, elles, n’étaient utilisées que quelques heures par jour. A cela, les chaussettes de sport on répondu qu’elles étaient portées pour des activités physiques intenses et que cela valait largement une journée à – je cite – « glander » sous un bureau. Bien sûr, nous avons tous ri à cet argument car chacun sait ici que monsieur ne fait du sport que quand il regarde un match de football à la télévision. Enfin, c’est ce que je croyais jusqu’à ce samedi soir où quelques chaussettes nous ont fait des révélations étonnantes sur ce que faisait réellement monsieur ces dernières semaines durant ces longues heures de travail…

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Cher journal, chers lecteurs, chère cravate noire, chère Fanette et chère Miss Nahn,

Je crois comprendre que les femmes ont souvent besoin de changement mais je ne comprends pas toujours lesquels. Je connais ma maîtresse depuis bientôt dix ans et je me plais à croire que je la connais mieux que personne. Cependant, je dois vous avouer que j’ai toujours du mal à anticiper ses humeurs et ses envies. Tenez, lors de notre première rencontre, elle écoutait en boucle Nina Simone et se réveillait chaque matin au son de la voix inimitable de Tina Turner. Dans son journal, elle écrivait que son rêve le plus fou était d’avoir la peau noire et des jambes interminables. Sa chère mère – dont je vous parlerai bientôt aussi – devint folle le jour où par accident – dit-elle – elle a lu ces quelques phrases bien malgré elle dans le journal de sa fille. Outrée par tant d’indiscrétion, ma maîtresse, alors adolescente, se tartina d’autobronzant pendant quelques mois et s’acheta des robes aussi courtes que celles de son idole. Elle avait les jeunes hommes à ses pieds, ses parents à ses trousses et je m’amusais avec délectation de toute cette rébellion. Un jour pourtant, sans crier gare, elle décréta qu’elle avait un profil très hepburnien et elle passa aussi sec aux petits talons et à la petite robe chic. Je ne comprenais pas la transition mais j’étais plus que ravi de pouvoir être porté avec beaucoup plus d’élégance que précédemment même si ma pauvre laine, il est vrai, sentait le soir comme un vieux cendrier. Ma maîtresse s’essayait alors à la cigarette à la manière d’Audrey Hepburn. Elle est passée ensuite à Janis Joplin. Ne me demandait ni comment ni pourquoi. Elle a lâché ses cheveux, acheté des jupes de bohémienne et des pantalons à pattes d’éléphant. Elle était si convaincante dans son look baba cool que ma maîtresse, ses jupes et moi nous retrouvions souvent arrêtés par la police en pleine rue.

Toujours est-il qu’avant-hier soir, ma maîtresse a sorti un de ces vieux albums de Tina Turner, allumé une bougie près de la télé et sorti de sa valisette d’adolescente – une vieille valisette marron héritée de son arrière-grand-père – son tee-shirt fétiche. J’ai beau avoir 10 ans – ce qui pour un vêtement équivaut à peu près à l’âge d’un chien – je fais toujours figure de jeune premier en comparaison avec ce tee-shirt. L’ami dont je vous parle est un vieux tee-shirt noir La City acheté quelques années avant mon arrivée dans la penderie de ma maîtresse. Ensemble, nous avons vécu de grands moments, des moments simples mais intenses de complicité avec celle qui nous portait, nous chérissait. Nous étions comme Butch Cassidy et le Kid. Le tee-shirt et le pull parfaits, tous les deux à vélo sur le dos de la plus belle des maîtresses. Que de kilomètres et de rires nous avons avalés !

Hier soir, la télévision était allumée sur une chaîne américaine qui ne cessait de montrer le favori de tous mais moi je n’avais maille que pour le petit noir qui resurgissait du passé, celui que ma maîtresse venait d’enfiler après des années d’absence. Oui, le temps du changement est arrivé. Je le sais. Je le sens. Ensemble, aujourd’hui, tout est à nouveau possible. J’en frémis d’avance…

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Cher journal, chers lecteurs inconnus, chère cravate noire, chère robe d’écuyère, chère Fanette et chère Miss Nhan,

Je me rends compte avec effarement que le temps passe et repasse et que je ne vous ai toujours pas raconté la fin de ma précédente mésaventure.

Je suis certain que vos esprits affûtés ont depuis longtemps compris que j’étais sorti de mon sac poubelle – sinon comment pourrais-je être actuellement en train de rédiger ces mots ?

La question que vous vous posez probablement depuis quelques jours doit donc être, si je ne me trompe : comment ce cher vieux pull a-t-il réussi à s’en sortir ?

Je pourrais répondre à cela que, dans un cri déchirant de douleur, ma maîtresse s’est rendue compte de ma disparition et m’a cherché dans tout l’appartement. Je pourrais vous dire également qu’à l’aide d’un cintre cassé, j’ai percé un trou dans le sac poubelle et organisé la plus spectaculaire évasion depuis celle du château d’If par un certain Edmond Dantès. Je pourrais vous faire croire à bien des choses mais il s’avère malheureusement que la vérité est bien moins exaltante.

Deux jours après le tri de ma maîtresse, Monsieur est rentré. J’ai entendu à la façon dont il enfonçait sa clé dans la serrure qu’il n’allait pas être commode. Certains soirs, Monsieur est comme ça. Son travail lui prend tant de temps et d’énergie qu’il ne lui en reste plus beaucoup pour être agréable avec ses proches. Monsieur et moi ne nous aimons pas beaucoup. Je le trouve cuistre et égoïste. Un petit peu trop petit aussi. Lui me trouve trop bouloché, un tantinet provoquant de par la profondeur de mon décolleté. Et puis surtout, il y a –ah ! – mes origines. Monsieur est un homme de goût et un homme d’argent. Pour lui être élégant il faut mettre le prix. Hélas, Devinez d’où je sors ? De Monoprix. Maintes fois, il a demandé à ma maîtresse de me quitter mais jusqu’à présent elle n’avait jamais cédé.

Maintenant que c’était chose faite, je m’attendais à entendre le rire victorieux de Monsieur se répandre dans la chambre au même titre que son parfum capiteux mais il n’en fit rien. Bien au contraire, il poussa une légère exclamation de surprise en voulant ranger sa cravate au placard – exclamation digne de celle d’une fillette et donc parfaitement ridicule pour la situation. Comprimé que j’étais depuis deux jours dans l’immonde poubelle que ma maîtresse n’avait pas eu le cran de jeter, j’entendis cette dernière lui expliquer ses plans vestimentaires puis Monsieur sortit de ses gonds. Il était question d’argent, bien évidemment. Ils se disputèrent. Ma maîtresse claqua la porte de la chambre. Monsieur déchira alors les deux sacs poubelle et je me retrouvai brutalement par terre, le décolleté sur la moquette. Monsieur m’attrapa par la manche avec toute la délicatesse qui le caractérisait et m’amena à ma maîtresse en lui demandant ce qui pouvait la rendre plus sexy que ce pull qu’elle comptait jeter. Je vous laisse savourer ce grand moment d’ironie pendant que je m’en retourne à ma penderie. Je ne fus pas dupe de ses compliments même si pour une fois il avait parfaitement vu juste concernant ma petite personne. Ma maîtresse, grâce au ciel, se laissa par contre facilement amadouer.

C’est donc Monsieur, à mon plus grand étonnement, qui m’a permis de retrouver les faveurs de ma maîtresse. Ne croyez pas que je me sente pour autant éternellement redevable envers Monsieur car ma légendaire beauté a persuadé ma maîtresse de revoir ses ambitions vestimentaires à la baisse et la carte bleue de Monsieur n’a pas travaillé du week-end. Morale de l’histoire : il est bon de garder ses amis près de soi et ses ennemis plus près encore. Qui sait si un jour on ne se retrouve pas à défendre des intérêts communs…

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grande_dame

Belle « à damner les saints », à troubler sous l’aumusse

Un vieux juge ! Elle marche impérialement,

Elle parle – et ses dents font un miroitement –

Italien, avec un léger accent russe.

Ses yeux froids où l’émail sertit le bleu de Prusse

Ont l’éclat insolent et dur du diamant.

Pour la splendeur du sein, pour le rayonnement

De la peau, nulle reine ou courtisane, fût-ce.

Cléopâtre la lynce ou la chatte Ninon,

N’égale sa beauté praticienne, non !

Vois, ô bon Buridan : « C’est une grande dame ! »

Il faut – pas de milieu ! – l’adorer à genoux,

Plat, n’ayant d’astre aux cieux que ses lourds cheveux roux

Ou bien, lui cravacher la face à cette femme !


"Une grande dame", poème de Paul Verlaine, tiré des Poèmes saturniens (parce que, oui, un pull aussi, ça lit !)

Photo: La grande dame

Credits: CHANEL, collection automne-hiver 2008

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JOUR 3: Retour à la vie

Cher journal, chers lecteurs, chère cravate noire,

Me voici de retour après une longue journée de séchage passée sur le rebord d’un étendage à méditer quant aux raisons qui ont poussé ma maîtresse à me trahir. J’ai beau avoir été épeluché, baigné, savonné, frotté, rincé, essoré et séché au milieu de mes amis les plus chers, je ne me suis toujours pas remis de l’acte odieux commis par ma maîtresse. Vous ai-je dit qu’elle m’avait oublié pendant deux jours dans un sac poubelle prêt à être jeté ? Non, bien sûr. J’ai préféré vous épargner certains détails lors de notre première rencontre. Je crois que j’avais trop honte.

La semaine dernière, la jeune femme avec qui je vivais depuis bientôt dix ans m’a jeté. Comprenez que cela fasse un choc.

Nous avions tout vécu ensemble : sa crise d’adolescence tardive, ses premiers émois, ses premiers déménagements, ses premiers petits boulots…J’ai toujours été là pour elle. J’étais là la nuit de sa première fugue à me geler la maille tandis qu’elle comptait fleurette à un type qu’on n’a jamais revu par la suite. J’étais là le matin de son dépucelage par un idiot d’aquariophile si velu qu’on aurait pu lui tricoter des cheveux avec ce qui lui pendait sous les aisselles. J’étais là le jour de sa remise de diplôme quand il pleuvait des cordes et que nous n’avions pas de parapluie. J’étais là encore quand il a fallu lui trouver un dentiste d’urgence à 4h du matin. J’étais là aussi chaque fois qu’un crétin lui faisait le coup de la panne et qu’il fallait rentrer dignement à pied au beau milieu de la nuit. J’étais également là le soir où elle est tombée sur monsieur. En fait, non. Veuillez m’excuser, je m’emballe. Je n’y étais pas. C’était un soir d’été. J’attendais au placard mais le lambswool de monsieur m’a tant de fois raconté l’histoire – histoire qu’il tenait lui-même de la chemise blanche qui a eu l’immense honneur d’être témoin de leur rencontre – que j’ai l’impression d’y avoir également assisté. Toujours est-il que, la semaine dernière, ma maîtresse a décidé de devenir la femme la plus sexy du monde. C’est le genre de chose qu’elle décide plusieurs fois par an mais, pour une raison qui m’échappe, elle ne semble jamais satisfaite du résultat.

Cette fois, elle a jeté presque tout se qui composait sa garde-robe à l’exception d’une robe ou deux. Moi-même enfoui dans un sac poubelle, je pouvais à peine en croire mes points. Autour de moi, ça débattait sec. Certains optimistes de la fibre assuraient à qui voulait les entendre que nous étions dans le sac à donner. D’autres que nous allions finir à la déchetterie. Une fois remis de ma surprise première, j’ai vite deviné que je n’avais plus aucun espoir. Entouré par un shorty jauni, un soutien-gorge avec une baleine de moins, un débardeur délavé et quelques bas effilés, je voyais venir à nous d’autres manches cassées qui me confirmaient chacune un peu plus par son allure que la déchetterie était bien notre destination finale. M’imaginer passer des années à moisir dans ce genre d’endroit ne m’enchantait guère. D’ailleurs, je ne comprendrai jamais pourquoi la plupart des humains préfèrent se faire enterrer plutôt qu’incinérer. Quel plaisir peut-on prendre à pourrir pour l’éternité ?

Avant d’aller plus loin, je dois toutefois vous avouer un petit quelque chose. En cet instant, vous vous demandez sûrement ce qu’un pull de mon envergure faisait dans un sac poubelle à jeter. Je me suis moi aussi posé la question, figurez-vous, et je ne vois qu’une seule explication, un petit détail qui peut-être vous éclairera bien qu’il me semble complètement insignifiant : depuis un mois, j’ai un trou sous l’aisselle droite. Petit le trou, j’entends. Très petit. Pensez-vous que cela justifie pour autant l’odieuse trahison de ma maîtresse envers ces dix dernières années de bons et loyaux services ?

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