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Qui du manteau ou de la femme fait la conquête de l’autre chaque hiver ?

 Les mots d’un manteau voisin qui nous a fait part de ses premières impressions sur le dos de sa maîtresse.

"On se le demande souvent, à voir comme vous nous essayez en boutique. Vous appréhendez notre rencontre comme une corvée symbolisant la fin des langueurs de l’automne, l’agression de l’hiver envers vos chairs. Vous débarquez devant nos portants avec vos bagages de souvenirs d’enfants contrariés[1].

Cet hiver, une femme a franchi le seuil de la boutique dans laquelle je m’apprêtais à hiberner. Elle était de cette espèce de femmes qui haïssent les manteaux. J’aurais pu la reconnaître entre mille avec son cuir de biker ultra court. Sans rancune, nous nous sommes laissés essayer les uns après les autres, supportant ses soupirs, ses moues ridicules,  ses petits cris dédaigneux quand elle se tenait de trois quarts devant le miroir.

Elle était d’un soupçonneux quand elle m’a essayé ! Vous auriez dû voir le nombre de minutes qu’elle a passées contorsionnée à vérifier si sa croupe ne paraissait pas plus large sous mon humble épaisseur que sans. Finalement, elle m’a choisi et j’ai senti, plié en trois dans un sac blanc et noir que si je ne lui convenais pas rapidement, ce sac serait mon cercueil.

Notre première sortie fut un fiasco.

Elle avait peur, peur que je la comprime, qu’en serrant ma ceinture, je la boudine. Alors j’y suis allé en douceur. J’ai évité de lui faire remarquer que le gros pull irlandais qu’elle portait par-dessous était bien moins flatteur pour ses hanches que ma coupe cintrée. Je l’ai laissée se rendre compte de la puissance de ma chaleur.

Peu à peu, elle a ôté les épaisseurs qui me séparaient de son épiderme et j’ai enfin pu comprendre que cette peau de grande frileuse cachait un corps d’artichaut qui frissonnait de plaisir et de reconnaissance dès qu’on lui apportait quelques centimètres carrés de douceur. Pour la conquérir, il fallait l’envelopper sans lui ôter sa liberté. Alors j’ai attendu une rafale, un soir où elle s’était mise sur son 31 parce qu’elle avait rendez-vous avec un homme. Elle m’avait fait l’honneur de m’asperger de parfum tout comme la petite robe qu’elle portait en dessous. Ce n’est pas avec sa veste de biker qu’elle aurait pu ainsi aller dîner tant il faisait froid. J’ai serré un peu plus sa taille pour qu’on la devine fine, de près comme de loin. Je me suis croisé un peu plus sur sa poitrine pour qu’elle n’attrape pas froid. Et j’ai suivi ses grands pas rythmés par sa lutte énergique contre le froid en protégeant ses fins collants des flocons qui nous attaquaient.

J’ai senti qu’elle avait besoin d’être rassurée en arrivant à son rendez-vous. Ses cheveux étaient en bataille mais j’avais su préserver l’éclat de sa petite robe de soie. Ce n’est pas son blouson de biker qui aurait pu en faire autant.

L’homme n’allait-il pas la trouver trop apprêtée ? Allons bon. Devinant ses pensées, j’ai laissé glissé ma ceinture en entrant dans le restaurant. Elle ne voulait pas qu’il devine la tension qui la tenait si raide dans ses escarpins. Alors, j’ai joué la carte du manteau décontracté. Grâce au sourire de l’homme qui l’accueillit, je lui prouvais qu’avec moi elle pouvait partir à la conquête du froid sans perdre son élégance ni ressembler à une de ces petites princesses qui l’énervaient tant dans la cour de récré. J’étais une armure qui ce soir-là se faisait caresse et accompagnait sa ligne svelte dans le moindre de ses mouvements. Bientôt, elle comprit que je n’étais pas là pour entraver sa liberté. A ses heures, j’étais tantôt animal, fouettant le vent de mes flancs, tantôt impérial, le col remonté, les boutons bridés dans leurs boutonnières. Grâce à ma longueur avantageuse, je lui apportais une allure dans la démarche qu’aucun blouson de biker ne pouvait atteindre.

Dans son armoire, je suis désormais rangé du côté des domptés.

Je crois que je l’ai enfin conquise."


[1] On comprend qu’à l’heure de votre enfance vos manteaux vous envahissaient, vous oppressaient. On vous les fermait jusqu’au cou au point que vous ne pouviez plus déglutir. Sous ces oppresseurs, vous ressembliez à des infantes figées sur une toile de maître. Vous ne pouviez plonger dans les flaques à l’école sans que les traces de boue au bas de vos manteaux vous dénoncent le soir à la maison. Vous ne pouviez sauter à la corde sans vous emmêler les pieds dans les pans. Il vous fallait si longtemps pour fermer vos boutonnières que vous étiez toujours les dernières à sortir de la classe.

Plus tard, vous vous êtes juré que, jamais – plus jamais, un manteau n’entraverait votre liberté ni votre féminité et vous avez tenu quelques hivers sous des vestes courtes, des trenchs, des blousons cintrés jusqu’à vous rendre un jour à l’évidence.

Sans manteau, vous alliez mourir de froid.

Chers lecteurs, cher journal, chers amis du printemps,

Je profite d’avoir été abandonné sur un dossier de chaise hier après-midi (maudit soleil !) pour venir vous conter quelques unes de mes aventures.

A commencer par celles de nos maîtres, ces chers porteurs qui se sont lancés dans le projet d’un site ambitieux et qui, soudain, se sont vus changer de vie ! Croyez le ou non mais chacun des contributeurs a, quelques semaines après la création du site, trouvé un emploi, changé de filière, de penderie et même de pays !

George(s) est donc un prénom des plus heureux (si jamais il en existait des malheureux…).

Le site est de ce fait avorté mais c’est pour de si réjouissantes raisons que je ne peux que m’en réjouir au creux de la maille.

Mohairement vôtre,

votre serviteur de mailles

Depuis ce jour, chaque fois que je suis en train de rédiger un article, un essai, un roman, si je bute et que je ne parviens pas à formuler ma pensée, j’attrape au hasard un mot, et je commence à l’habiller de manteaux, de chaussures à talons, d’ailes de papillon ou de mille-pattes. Alors, tout se résout. L’écriture dessine le monde avant de l’expliquer. Elle livre un instantané.

Delphine de Malherbe, L’aimer ou le fuir

La caresse du cuir

Chers amis, chers lecteurs, chère cravate noire, tendre Pinassotte, fidèle chemise, émouvant Grégoire,

Ce matin, j’ai surpris le cuir de mon vieil Alfred plongé dans la lecture du magazine de Monde d’Hermès automne/hiver. Il m’a dit "Regarde ce texte ! Je n’ai jamais rien lu de si beau sur le cuir !".

J’étais à mon tour si ému qu’avec vous ce soir j’ai envie de le partager*. Il s’intitule…

Rendre la caresse

Texte de Sophie Cherer pour le Monde d’Hermès automne-hiver 2012.

 

Un homme exigeant tend la main. Avant lui, ils ont été nombreux à s’occuper de cette peau. Ils l’ont tannée, teinte, apprêtée, avec force techniques, force instruments. Après lui, ils seront plus nombreux encore, munis d’outils aussi, pour la refente, la découpe, la couture… Mais dans la vie de cette peau, il restera le seul à s’être avancé les mains nues. C’est pour mieux la choisir. Armé de tact, il l’étire, l’étale, l’effleure. Il attend d’elle quelque chose d’indicible, mais non d’impalpable. Des souvenirs et des découvertes. Il y a de l’œnologue en lui, du connaisseur. Ce qu’il désire ? Goûter du doigt. Etre ému. Surpris. Rassuré. Emerveillé par la douceur, le soyeux, le velouté, le plein. Il s’enhardit. Plonge sa main entière, fait courir et jouer ses doigts. Il la ramasse, la plie, la ploie, l’enfouit dans sa paume, la tend, la touche de l’autre main, nue aussi, naïve et sceptique à la fois. Pourvu qu’elle ne soit pas creuse. Pourvu qu’elle ait bonne mémoire et qu’elle soit prêteuse, sans trop de prêtant. Ce qu’il recherche en vérité ? Un équilibre. Souplesse et détente. Finesse et rondeur. Naturel et travail. Il explore à tâtons et, soudain, il sait. Chercheur de peaux, il a trouvé. La peau muette lui parle et lui fait des promesses. On dit de cette réponse, de cette rencontre, de ce corps à corps, que la peau rend la caresse. Elle la rend sur-le-champ, comme elle la rendra plus tard, encore et toujours, quand elle sera devenue objet ou vêtement, à celui ou celle qui l’aimera. Mais lui aura été le premier, le décisif. Cette caresse qu’elle rend, fallait-il encore qu’il la lui donne. La plus belle peau du monde ne peut rendre que ce qu’elle a reçu.

 

*un grand merci à la maison Hermès pour cette aimable autorisation, à Yvonne pour son temps et Sophie Cherer pour ces mots.

The scent of a man

Christmas is near. I can see her taking a new run up to the perfume shops, her nostrils quivering in order to fulfil a certain and sacred desire she promised Him last winter.

A perfume, it is called.

She heard that Déclaration d’un soir was a bold, very surprising bet for a perfume made to be sold in the supermarkets of scents but she is in two minds, actually. She wants an exceptional perfume but does not trust the department stores. If she could, she would call Süskind for help.

Mister’s skin has such an entrancing and reassuring scent, a soft, warm and animal, slightly salted smell that she would not like any perfume to touch it.

Before she met Him, she used to plunge her face into me at night to breathe my wool before going to bed. One night, she fell asleep, her nose close to his armpit. Since then, she does not breathe me anymore before lying down. When Mister gets home, I discover that most of the time she raises herself on tiptoe to smell the nape of his neck, exactly where she says he smells like fur and salt.

I personally think he smells like wool. Wool and sea.

As surprising as it may be, I do not hate him but I wonder. How a man’s skin and an old jumper’s wool can both smell like each other ?

L’odeur d’un homme

Noël s’annonçant, je la vois reprendre son élan, approcher des parfumeries, les narines frémissantes, dans l’idée de combler ce désir de sacré qu’elle avait promis à Monsieur l’hiver dernier.

Un parfum.

Elle a entendu dire que Déclaration d’un soir était un pari surprenant, osé, pour un parfum qui allait se vendre dans les supermarchés de la parfumerie mais elle hésite. Elle veut un parfum si exceptionnel qu’elle ne croît plus aux grandes enseignes. Si elle pouvait, elle appellerait Süskind à la rescousse…

La peau de monsieur a une odeur tellement envoûtante, rassurante, douce, chaude, animale, à peine salée, qu’elle ne voudrait qu’aucun parfum ne la touche. Avant qu’elle ne le connaisse, c’est en moi qu’elle plongeait son visage pour me humer une dernière fois avant de se coucher. Puis, elle s’est couchée un soir le nez contre l’aisselle de l’homme. Depuis, elle ne me respire plus avant de s’endormir. Quand Monsieur rentre du travail, je la surprends à se hisser sur la pointe d’un pied pour coller son nez à sa nuque, là où elle dit qu’il sent la fourrure et le sel.

Moi, je trouve qu’il sent la laine. La laine et la mer.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, je ne le déteste pas mais je m’interroge. Comment la peau d’un homme et la laine d’un vieux pull peuvent toutes deux se ressembler à ce point ?

Histoires de fils

Chers amis, chers lecteurs, chère cravate noire, tendre Pinassotte, fidèle chemise,

la froidure matinale annonce enfin le retour de la maille.

La mienne qui, de plus en plus s’étire, s’aère, me rappelle ces vers d’Oscar Wilde* dans lesquels il compare son âme à "un luth aux cordes tendues dont peuvent jouer tous les vents".

Oui, mes amis, je sens que cet hiver les vents vont se jouer de ma maille. Il serait bon que je renonce à mon antique tristesse, à cette maîtrise illusoire que j’aimerais avoir sur le temps car, enfin, que reste-t-il, ma maille, de ton héritage ? Et que puis-je à cela sinon espérer qu’en plus des vents les rayons du soleil viendront également se frotter à mes fils comme des archers pour combler mes vieux jours de leur lumineuse mélodie ?

(Histoire de fils métalliques par Anne Briat)
"Le fil comme l’élément premier, le fil comme point de départ, le fil qui se dévide, se tisse, se tord, se noue, s’entrelace… "

(Histoire de fils métalliques par Anne Briat)
"Point par point, duite par duite, nœud après nœud, torsion après torsion, entrelacs après entrelacs, le mouvement du fil devient œuvre textile, autant d’histoires qui se trament au fil des jours dans l’atelier et nous livrent des rencontres, des secrets, des aventures …"

C’est avec émotion que je m’étire enfin quelques minutes pour vous présenter la dernière exposition de la galerie "présents et futurs de la dentelle" à la Cité de la dentelle de Calais.

Après "Dentelle de papier", cette quatrième exposition s’intitule "Histoire de fils". Enseignants et créatrices de l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles viennent jusqu’au 2 juin interroger l’âme du fil, ce qui en revient à lire dans nos entrailles.

 

*Hélas, Oscar Wilde

Cher vieux pull, je t’écris pour te remercier ; grâce à toi je viens de renaître.

Madame, fidèle lectrice de tes chroniques, a compris que nous sommes précieux et avons tous une histoire partagée.

Je suis une vieille chemise à carreaux achetée par Madame lors de l ‘un de ses séjours dans les brumes du Nord il y a une vingtaine d’années.. Elle m’avait choisie pour mes coloris et la douceur de mon étoffe.

Elle m’avait portée, toute fière de m’exhiber, pendant deux saisons… puis m’avait remplacée par des consoeurs plus féminines et d’un autre cachet. Elle m’avait donc délaissée en m’enfermant dans un vieux placard aux murs recouverts de velours noir et aux portes rouges… Tristes moments ! J’étais entourée de pauvres parures mises au rebut, et nous n’osions souffler mot tant notre penderie nous faisait mourir d’effroi ! Oh, j’eus le privilège de sortir à quelques occasions, lorsque madame se lançait dans le bricolage ou retapissait sa maison ! J’étais tombée bien bas ! Puis, ce fut l’oubli complet. Je m’étiolais avec mes compagnons d’infortune.

Mais, hier midi, la température étant un peu fraiche dans la nouvelle maison, Monsieur me décrocha d’une patère derrière une porte cachée, et me mit sur ses épaules. Oh ! Joie ! Madame me reconnut et dit à Monsieur – mais c’est ma chemise ! Je l’ai achetée avec mes parents ! Aussitôt, Monsieur m’enleva de ses épaules et me plaça sur Madame en disant -un si joli souvenir, il te faut le garder !

(Madame avait lu hier tes derniers écrits au retour de l’été). Elle se mit presque à ronronner de me sentir à nouveau si près d’elle. Moi, je la retrouvais avec grand plaisir, découvrant quelques rondeurs que je connaissais pas… mais c’est vrai, que toutes les deux nous avions pris de l’âge.

Dans l’après-midi, Madame me fit tremper dans un bain soyeux ; je fus aussitôt entrainée dans un tango langoureux par un pull en cachemire, puis un gilet entreprenant m’emmena dans une valse folle… Madame me prit alors dans ses bras, et encore toute étourdie, je fus placée sur un étendoir entre les hortensias aux pétales mordorés et un vieux pommier aux belles pommes rouges. Le soleil de septembre, si doux, me caressa longuement. Madame vint me chercher et me rangea dans une belle penderie en chêne patiné au milieu de ses plus beaux atours. Elle pourrait ainsi me voir tous les jours en attendant le printemps où elle me ressortirait pour aller flâner le long des chemins côtiers.

Encore merci à toi, Cher vieux pull. Peut-être qu’un jour nous allons nous rencontrer ?