Il n’est pas sans risque de vieillir

La petite princesse au nez crotté vient de sauter par-dessus mes mailles. J’étais en train de me prélasser sur le corps ensommeillé de madame quand elle a sauté sur le lit. Il faut que je refreine mon envie de la fouetter. C’est son anniversaire. Le petit prince arrive en hurlant dans un cône de papier. « Elle a réussi », qu’il crie. La princesse aux pieds nus jure que sa cadette a grandi durant la nuit. Ils sont en train de la féliciter comme si c’était un miracle d’avoir survécu 3 ans dans cette famille de sauvages. Je confirme. C’en est un. D’ailleurs, pour la peine, je vais aller m’éloigner un peu. J’entends l’appel du panier à linge. Comment cela, vous ne me croyez pas ? Je vous certifie que de vieux amis dans le panier me supplient de les rejoindre. Je ne peux résister à aucune forme de supplication, surtout quand elle me rappelle que je suis désiré. Madame n’y verra que du feu en sortant de sa douche. Elle s’est offerte un autre pull prune il y a deux ans. Tout acrylique. Elle ne cesse de nous confondre. (Pourtant, je vous assure qu’il n’y a pas de quoi.) Ce matin, cela m’arrange. J’ai déjà survécu à douze fêtes d’anniversaire pour enfants – sans compter celles auxquelles les deux autres étaient invités – je vais me planquer.

L’ado rétrécie

Ce matin, je me suis encore retrouvé sur le dos de la petite dernière pour cause de courants d’air. Elle n’est pas méchante, la petite dernière, mais elle a tendance à croire que je suis extensible à l’infini. Ce matin, elle s’est enroulée dans ma laine comme un petit escargot, faisant semblant de dormir sur le canapé mais je savais bien que cette petite baveuse écoutait de toutes ses oreilles le reste de la famille planifier sa fête d’anniversaire. C’est que la petite princesse au nez crotté, mercredi, fêtera ses 3 ans. Elle était aussi excitée qu’une petite mite entre mes mailles. Comme son frère et sa soeur se battaient pour savoir lequel des deux planterait la troisième bougie sur le gâteau, la petite princesse a fini par sauter sur le canapé. Usant d’une de mes manches comme d’un porte-voix, elle s’est écriée le plus naturellement du monde: "Si j’ai trois ans, ça veut dire que je suis bientôt une ado ?"

Conversation manquée #1

Une fois les défilés passés, je me plais à retrouver sur Net-a-porter ces pièces des catwalks avec lesquelles j’avais entamées des discussions imaginaires quelques mois plus tôt – et d’autres, comme cette robe Marni à l’imprimé qui m’enchante.

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Je lui aurais dit "vous avez de beaux arbres".

Elle aurait chuchoté "oui mais sombres, très sombres…"

Et je lui aurais répondu "j’aime les amours sombres !"

Elle aurait rougi. Je me serais alors empressé de lui dire que je l’aime ainsi en noir et gris mais elle se serait détournée pour me cacher son trouble. J’aurais vu son feuillage frissonner malgré lui. Impuissant à la rassurer, je l’aurais entendue me dire "Vous ne croyez pas que les femmes préfèrent les tableaux printaniers ?"

"Pas celles qui vivent de l’encre" lui aurais-je répondu avec véhémence. "Celles-là aiment que leurs courbes épousent des paysages sauvages, des illustrations puisées dans les pages de livres anciens."

"Et vous voyez tout cela en moi ?" se serait-elle étonnée.

"Et plus encore mais, pour l’heure, c’est une femme que je vais bientôt voir en vous."

Et mademoiselle se serait avancée pour l’enfiler. La surface de l’eau aurait ondulé contre ses hanches, les branches se seraient animées. Le corps en mouvement l’aurait à lui seul colorée.

 

# Fin de la conversation que je n’aurais jamais.#

 

"

Le t-shirt d’Einstein

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On le croyait mort. le vieux t-shirt d’Einstein.

Certains avaient laissé entendre qu’il avait perdu le fil…

Quelle ne fut pas la surprise de monsieur quand il  le retrouva au fond d’un placard au milieu de câbles et de vieux disques durs.

Avec lui, j’ai fait ma première course de cintres, essayé de comprendre les équations qui géraient les amours improbables de cet homme avec ses anciennes compagnes et découvert qu’un vêtement n’était pas obligé de rendre beau pour être aimé.

Qu’il est bon de retrouver mon ancien ami !

Mouvement de grâce

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hsmode_letemps_diorMadame est abattue.

Non pas par la fraîcheur, mais par la grisaille et un sentiment plus troublant que je m’empresse de vous conter.

Quand elle ouvre les portes de notre placard, elle ne semble plus voir nos mailles. Elle nous touche à peine du doigt ou du regard. Ne sourit plus de nos bruissements. Elle nous enfile sans joie. Ne nous emmène plus jusqu’au miroir où avant nous avions le loisir de juger de notre reflet.

Elle est en rupture de foi avec ses vêtements.

Des défilés, n’en parlons pas. Elle les a suivis d’un oeil distrait.

A peine a-t-elle battu un cil devant le travail époustouflant réalisé chez Alexander McQueen, la perfection des robes Valentino de l’hiver prochain…

Son seul émoi ? Les derbies en raphia de chez Bottega Veneta pour sa collection croisière. Et encore… Elle a à peine applaudi de la plante d’un pied.

Et puis, il y a eu ces photos parues dans le dernier hors-série mode du journal Le Temps.

Une ode au corps féminin.

Le regard de madame a marqué un temps d’arrêt sur ces pages baignées de lumière et de douceur.

Le pouls des robes y bat au rythme du corps qui s’élance.

Ici, celui de Juliette Gernez, danseuse à l’Opéra de Paris. Voyez comme le tulle et la résille de la robe signée Anne-Valérie Hash se font complices de son moindre mouvement. Admirez comme la robe smoking de chez Dior s’entend avec l’académique de Repetto pour se rendre complices de ce corps qui s’étire sans entrave vers la lumière.

L’émotion a enfin submergé le coeur de madame.

Sous ma vieille maille, je crois avoir effleuré le problème de celle qui fut un temps ma petite demoiselle à la peau tendue par ses rêves.

Ce n’est pas dans le vêtement qu’elle a cessé de croire.

C’est avec son corps qu’elle est en rupture de foi.

 

 

 

 

 

Photos extraites du portfolio "Le sacre du printemps"
Hors-série Le Temps mode
(Making of à contempler ici)
Photographies et stylisme Buonomo et Cometti
Réalisation Isabelle Cerboneschi
Danseuse Juliette Gernez, Marilyn Angency

La conquête du manteau

Qui du manteau ou de la femme fait la conquête de l’autre chaque hiver ?

 Les mots d’un manteau voisin qui nous a fait part de ses premières impressions sur le dos de sa maîtresse.

"On se le demande souvent, à voir comme vous nous essayez en boutique. Vous appréhendez notre rencontre comme une corvée symbolisant la fin des langueurs de l’automne, l’agression de l’hiver envers vos chairs. Vous débarquez devant nos portants avec vos bagages de souvenirs d’enfants contrariés[1].

Cet hiver, une femme a franchi le seuil de la boutique dans laquelle je m’apprêtais à hiberner. Elle était de cette espèce de femmes qui haïssent les manteaux. J’aurais pu la reconnaître entre mille avec son cuir de biker ultra court. Sans rancune, nous nous sommes laissés essayer les uns après les autres, supportant ses soupirs, ses moues ridicules,  ses petits cris dédaigneux quand elle se tenait de trois quarts devant le miroir.

Elle était d’un soupçonneux quand elle m’a essayé ! Vous auriez dû voir le nombre de minutes qu’elle a passées contorsionnée à vérifier si sa croupe ne paraissait pas plus large sous mon humble épaisseur que sans. Finalement, elle m’a choisi et j’ai senti, plié en trois dans un sac blanc et noir que si je ne lui convenais pas rapidement, ce sac serait mon cercueil.

Notre première sortie fut un fiasco.

Elle avait peur, peur que je la comprime, qu’en serrant ma ceinture, je la boudine. Alors j’y suis allé en douceur. J’ai évité de lui faire remarquer que le gros pull irlandais qu’elle portait par-dessous était bien moins flatteur pour ses hanches que ma coupe cintrée. Je l’ai laissée se rendre compte de la puissance de ma chaleur.

Peu à peu, elle a ôté les épaisseurs qui me séparaient de son épiderme et j’ai enfin pu comprendre que cette peau de grande frileuse cachait un corps d’artichaut qui frissonnait de plaisir et de reconnaissance dès qu’on lui apportait quelques centimètres carrés de douceur. Pour la conquérir, il fallait l’envelopper sans lui ôter sa liberté. Alors j’ai attendu une rafale, un soir où elle s’était mise sur son 31 parce qu’elle avait rendez-vous avec un homme. Elle m’avait fait l’honneur de m’asperger de parfum tout comme la petite robe qu’elle portait en dessous. Ce n’est pas avec sa veste de biker qu’elle aurait pu ainsi aller dîner tant il faisait froid. J’ai serré un peu plus sa taille pour qu’on la devine fine, de près comme de loin. Je me suis croisé un peu plus sur sa poitrine pour qu’elle n’attrape pas froid. Et j’ai suivi ses grands pas rythmés par sa lutte énergique contre le froid en protégeant ses fins collants des flocons qui nous attaquaient.

J’ai senti qu’elle avait besoin d’être rassurée en arrivant à son rendez-vous. Ses cheveux étaient en bataille mais j’avais su préserver l’éclat de sa petite robe de soie. Ce n’est pas son blouson de biker qui aurait pu en faire autant.

L’homme n’allait-il pas la trouver trop apprêtée ? Allons bon. Devinant ses pensées, j’ai laissé glissé ma ceinture en entrant dans le restaurant. Elle ne voulait pas qu’il devine la tension qui la tenait si raide dans ses escarpins. Alors, j’ai joué la carte du manteau décontracté. Grâce au sourire de l’homme qui l’accueillit, je lui prouvais qu’avec moi elle pouvait partir à la conquête du froid sans perdre son élégance ni ressembler à une de ces petites princesses qui l’énervaient tant dans la cour de récré. J’étais une armure qui ce soir-là se faisait caresse et accompagnait sa ligne svelte dans le moindre de ses mouvements. Bientôt, elle comprit que je n’étais pas là pour entraver sa liberté. A ses heures, j’étais tantôt animal, fouettant le vent de mes flancs, tantôt impérial, le col remonté, les boutons bridés dans leurs boutonnières. Grâce à ma longueur avantageuse, je lui apportais une allure dans la démarche qu’aucun blouson de biker ne pouvait atteindre.

Dans son armoire, je suis désormais rangé du côté des domptés.

Je crois que je l’ai enfin conquise."


[1] On comprend qu’à l’heure de votre enfance vos manteaux vous envahissaient, vous oppressaient. On vous les fermait jusqu’au cou au point que vous ne pouviez plus déglutir. Sous ces oppresseurs, vous ressembliez à des infantes figées sur une toile de maître. Vous ne pouviez plonger dans les flaques à l’école sans que les traces de boue au bas de vos manteaux vous dénoncent le soir à la maison. Vous ne pouviez sauter à la corde sans vous emmêler les pieds dans les pans. Il vous fallait si longtemps pour fermer vos boutonnières que vous étiez toujours les dernières à sortir de la classe.

Plus tard, vous vous êtes juré que, jamais – plus jamais, un manteau n’entraverait votre liberté ni votre féminité et vous avez tenu quelques hivers sous des vestes courtes, des trenchs, des blousons cintrés jusqu’à vous rendre un jour à l’évidence.

Sans manteau, vous alliez mourir de froid.